Lundi 16 Juillet, 14h17, quelque part aux environs de Laval
-« Aaah les vacances ! Enfin !
-Oui, ben c’est pas exactement comme si on avait été submergés de travail non plus. »
Eve haussa les épaules et posa ses pieds nus sur le tableau de bord.
-« Tu peux râler tant que tu veux, tu ne me gâcheras pas ce moment de plaisir. En plus, ça fait trop longtemps que j’ai pas vu la mer, je suis excitée comme une gamine ! »
Jonas regarda Eve fermer les yeux et apprécier le vent sur son visage. Il ne put s’empêcher de sourire en la voyant ainsi détendue. Cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas offert une virée à deux.
– « C’est quand la dernière fois qu’on y est allés ?
– Oh la, bonne question ! Trop longtemps en tout cas c’est sûr, j’étais encore avec Lucas et toi avec…mince, désolée, je me rappelle plus.
-T’exagères, t’avais pas eu le coup de cœur mais quand même !
Eve lança un regard taquin à Jonas
-Ben vas-y, monsieur je fais le malin, c’était quoi son nom à ton beau roux baraqué de l’été deux-mille…mmmh… Elle compta sur ses doigts. 2012 !
Jonas se mordit la lèvre et prit le temps de la réflexion.
-C’était quelque chose de simple. Genre Marc, non ? Ou Matthieu ?
Eve éclata de rire.
-C’est bien ce que je pensais ! Tu les enchaînais tellement à cette époque, que c’est impossible que tu t’en rappelles ! Heureusement qu’il n’y avait pas encore Tinder.
Jonas pouffa de rire
-Que veux-tu ? La folie de la jeunesse.
-Et ton joli minois à faire chavirer les cœurs. Tombeur.
Un sourire vint se poser sur les lèvres de Jonas qui se redressa bien droit dans son siège, fier comme un paon.
-Combien de temps il reste ? demanda Eve en baillant
-3h et quelques. Si tu me laisses mettre la musique que je veux sans critiquer tout du long, je te laisse dormir tranquille.
-Deal !
Eve s’enfonça dans son siège, Jonas alluma le poste de radio et chercha la fréquence de Fip.
– Ben, t’étonnes pas si je fais des rêves étranges et que je hurle dans mon sommeil.
-Il me semble qu’on avait un deal jeune fille ! »
Lundi 16 Juillet, 18h20, Lannilis (Finistère)
En arrivant devant la belle maison de pierre aux volets violets, Jonas et Eve ressentirent tous deux une joie mêlée de nostalgie. Ils avaient passés ici plusieurs étés et beaucoup de leurs souvenirs de jeunesse y étaient attachés.
Jonas retrouva les clés sous une pierre dans le parterre d’hortensia et alla ouvrir tandis qu’Eve commençait à décharger la voiture.
La maison sentait bon et son odeur renforçait l’effet madeleine de Proust. Jonas se tenait dans l’entrée, prenant le temps d’apprécier toutes ces émotions quand Eve le bouscula avec une valise.
-« Bon tu te pousses ou quoi ? C’est lourd !
-Oh désolé, j’étais perdu dans mes pensées.
-Oui ben tu penseras plus tard, quand on sera installés avec une bonne bière en terrasse. Pour l’instant, tu veux bien me filer un coup de main s’il te plaît ?
-Bien sûr. Madame veut quelle chambre ?
-Avec ton sommeil léger, je te laisse le côté jardin, je compte bien dormir comme une pierre pendant 15 jours.
-Laisse moi deviner. Ton médecin t’as prescrit une cuillère d’hydromel au coucher ?
-Exactement ! Et du cidre avec chaque crêpe !
-Avec la quantité de crêpes que tu es capable d’avaler, ça promet.
-Je resterai digne, ne t’inquiète pas. J’ai une étiquette à préserver.
-Moui, dommage que ce soit celle de la bouteille ».
1 heure plus tard, dans le centre-ville de Lannilis
Le centre-ville n’a pas beaucoup changé en 6 ans. Assez calme à cette heure-ci, on retrouve les habitués au bar du coin, les joueurs de pétanque à l’ombre des arbres et un groupe de jeunes massé devant une nouvelle boutique.
-« T’as vu ? Eve interpella Jonas du coude.
-Quoi ?
-Là, là-bas. Le groupe de jeunes.
-Et ?
-Ben, on est paumés en plein Finistère Nord, tu trouves pas bizarre que des jeunes squattent à ce point devant une boutique à cette heure-ci ?
-Bah, c’est un marchand de crêpes à emporter, il est 19h30, ils ont faim. Je ne vois pas où est le problème. Ça doit juste être leur point de ralliement.
-Marchand de crêpes”, “point de ralliement”, purée Jonas tu rajeunis pas. Non mais franchement ! Tu crois vraiment que des jeunes bretons qui ont toute la nature pour eux et la plage à 10 minutes de scooter, ferait de leur point de ralliement une crêperie qui ne vend qu’à emporter ? Une crêperie ? Soyons sérieux 10 minutes. Et puis… c’est quand même pas courant les crêpes à emporter au service du soir ».
Jonas se contenta de hausser les épaules et de continuer à avancer ne comprenant pas ce qui intriguait tant Eve. Eve consentit à s’éloigner mais ne lâcha pas l’enseigne des yeux “Au blé noir, recette familiale”. Elle ne savait pas pourquoi mais elle était persuadée qu’il y avait un truc louche.
Ils se posèrent à la terrasse d’un restaurant de fruits de mer et goûtèrent un verre de vin blanc.
-« On ira voir la mer après ? J’en meurs d’envie !
-Oui oui, ma chérie, je t’emmènerai voir la mer. Et si tu es sage, je t’achèterai même une glace.
-Merci Papa ! »
Le serveur arrivant à ce moment-là fut surpris et se dépêcha de prendre leur commande en se demandant qui étaient ces gens bizarres. A bien y réfléchir, il décida qu’il ne voulait pas savoir ce qu’il pouvait y avoir entre ces deux-là.
Eve et Jonas attendirent qu’ils s’éloignent pour pouffer de rire. C’est à ce moment que le groupe de jeunes de la crêperie passa sur la route en face, en direction de la plage.
-« Tiens regarde c’est le groupe de tout à l’heure, devant la crêperie !
-Et ?
-Ben… j’en sais rien mais y a un truc louche je te dis. En plus regarde, ils ont toutes leurs crêpes dans un sac.
-Et ?
– Et ben quand t’as 16 ans et que tu vas acheter un truc à manger, tu le manges tout de suite, non ? Tu l’emmènes pas avec toi sur la plage.
-Eve, tu délires. Tu fais une fixette là, laisse ces jeunes vivre leur vie. »
Eve marmonna dans sa barbe et but le reste de son verre cul-sec pour montrer qu’elle n’appréciait pas la remarque de Jonas.
Lundi 16 Juillet, 21h10, Plage des Anges
-« La mer enfiiiin ! Respire moi ce bon air ! Je me sens revivre ! Et le sable sous mes pieds ! Aaahhh la vie, la vraie ! Eve se laissa tomber dans le sable.
Jonas rigola.
-Une vraie gamine.
-Et c’est pour ça que tu m’aimes. Pas vrai ?
Jonas ne répondit pas et s’assit en faisant attention à ne pas trop se mettre du sable partout puis laissa son regard se perdre à l’horizon.
-J’avoue que ça fait du bien un peu d’air marin. Et puis c’est tellement beau. »
Cela faisait bien un quart d’heure qu’ils étaient là tous les deux, en silence, à se perdre dans leur pensées quand des voix et de la musique se firent entendre. Eve se releva et regarda en direction du brouhaha. La lueur d’un feu se dessinait à l’autre bout de la plage et la musique se faisait de plus en plus forte. On distinguait des silhouettes dansant autour des flammes et des rires éclataient ça et là.
Jonas soupira.
-« Voilà qui signe la fin de cette soirée. On est pas les seuls à être en vacances…
-On a vieilli surtout, y a pas si longtemps c’est nous qui nous ferions chasser par les flics pour ramdam au milieu de la nuit.
-”Ramdam au milieu de la nuit”. Ça sonne comme un nom de polar bon marché.
-Huhu. T’as raison. Et je suis sûre que ça se vendrait !
-Bon allez, on rentre ? Leur musique est insupportable et il commence à faire froid.
-Ouais allez, levons le camp ! »
Eve jeta un dernier coup d’oeil vers le groupe de fêtards. Son instinct ne voulait pas la lâcher. Elle sentait qu’il y avait quelque chose de louche avec ces jeunes sans pouvoir s’expliquer pourquoi. Elle haussa les épaules et rejoint Jonas en haut de la dune. Après tout il avait raison, ils étaient en vacances et ils devaient en profiter.
Mercredi 18 Juillet, 16h15, Roscoff
Roscoff est une ancienne cité Corsaire située sur la côte Nord du finistère. Cette petite cité de caractère offre aux promeneurs un patrimoine architectural riche y rendant les balades particulièrement agréables.
Bien décidés à profiter de leurs vacances comme de vrais touristes, Eve et Jonas se sont posés sur le port, admirant l’horizon, pestant après les mouettes et critiquant les passants.
-« Oh à 10h ! Famille “petit-gilet-autour-du-cou” !
-Je parie qu’ils portent des catogans et des cirés jaunes l’Aigle dès qu’il y a 3 gouttes.
-Oh l’Aigle, t’y vas fort ! En tout cas c’est clair que Léontine aurait mieux fait de se coiffer au gel plutôt qu’avec cette affreuse frange.
-Attends, Jean-Eudes en aurait fait une jaunisse ! Surtout après la crise de son aînée, Jeanne-Clarence qui a osé sortir genoux découverts la semaine dernière pour la soirée du Rotary Club ! »
Eve éclata de rire.
-On est vils. Elle marqua une pause. Et j’aime ça.
-Dans une certaine mesure, je trouve ça sain de se moquer de tout ces peigne-culs qui passent le plus clair de leur temps à se mêler de ce que font les autres.
-La manif pour tous est toujours pas passée, hein ?
-Non. Et je n’oublierai jamais.
Eve passa sa main dans le dos de Jonas.
-Allez, c’était il y a longtemps, te mine pas pour eux ! Allons plutôt chercher des bols avec nos prénoms ! J’en veux un depuis tellement longtemps !
-Ah oui, quand tu disais “jouer les touristes”, t’étais vraiment sérieuse.
-Il y a des choses avec lesquelles je ne rigole pas cher ami. »
Les voilà repartis dans les rues de la charmante petite ville de Roscoff, bondée de touristes à cette époque de l’année. Ne supportant plus la foule, Jonas supplia Eve de passer par les chemins moins fréquentés. A force de râleries et de petits pics de méchanceté, il finit par obtenir gain de cause.
Au hasard des rues, la population se fait plus locale et en arrivant sur une petite place, ils sont accueillis par de la musique provenant d’une vieille 206 rouge. Autour d’elle, une dizaine de jeunes passent le temps.
-« Oh mais qu’est-ce qu’ils ont avec leur musique electro là ? C’est pas bientôt fini de tout autotuner sans arrêt ?!
Eve regarda Jonas qui s’énervait tout d’un coup.
-C’est vrai que quand t’écoutais Tryo à blinde toute la journée c’était vachement mieux.
-Au moins, on comprend ce qu’ils disent.
-Ah ben oui c’est sûr : “le monde c’est de la merde, vous êtes tous des cons si vous ne faites pas comme nous qui avons tout compris à la vie”. De grandes paroles.
-Eve. Tu ne vois pas que je suis déjà énervé ?
-Ah oui. Pardon. Elle posa ses mains sur ses hanches et fronça les sourcils. T’as raison, qu’est-ce qu’ils sont chiants ces jeunes à écouter de la musique de merde !
-Merci. Je préfère quand tu te ranges sans discuter à mon avis d’homme sage.
-Et Expert es goûts musicaux
-Ça va, ça va, j’ai compris ».
En passant près du groupe, Jonas marmonna dans sa barbe et Eve leur adressa un grand sourire. Elle reçut quelques hochements de tête en retour. Elle se prit à se rappeler son adolescence, quand elle aussi traînait dehors avec les copains. Elle tendit l’oreille pour savoir de quoi parlent les jeunes d’aujourd’hui.
-« Bon alors on y va ou quoi ? dit un grand roux
-C’est pas encore ouvert je te dis, ça sert à rien là. répondit un plus petit avec un tee-shirt Mötorhead.
-Oui mais le temps de la route ! Et puis je veux pas arriver après tout le monde ! Après c’est la galère.
-Oh mais t’es devenu accroc ou quoi ? Calme-toi mon gars, intervint le plus baraqué de tous. On va y aller. Lannilis c’est à 1h et ça ouvre qu’à 19h, tu vas les avoir tes putains de crêpes arrête de nous saouler.
Eve s’arrêta net, observant le groupe. Après quelques secondes d’hésitation, elle s’avança vers eux.
-Excusez-moi ? Désolée de vous déranger, mais vous parlez de la nouvelle crêperie qui fait à emporter c’est ça ? »
Tout le groupe se redressa, dévisageant Eve. On pouvait lire de la méfiance sur leur visage.
-« Pourquoi ?
-Oh juste pour savoir, on a vu qu’elle avait beaucoup de succès mais je n’imaginais pas que des gens étaient prêts à faire 1h de route pour y acheter des crêpes.
Les jeunes se regardèrent entre eux. C’est le baraqué, qui semblait être le leader et le propriétaire de la voiture, qui prit la parole.
-On a le droit d’acheter nos crêpes où on veut, non ?
-Oui évidemment, c’est juste que je suis étonnée d’un tel succès pour une si petite boutique.
Le groupe rigola.
-Vous savez quoi madame, si vous voulez savoir pourquoi on kiffe tant aller là-bas, vous devriez venir avec nous ce soir. On vous fait goûter et on vous fait une petite visite guidée de la côte en même temps.
Jonas se pointa juste derrière Eve et se racla la gorge. S’en suivit un jeu de regards et de défiance entre les deux hommes.
-Enfin, si Monsieur là est d’accord. Je vous proposerais bien de venir tous les deux hein mais bon, j’ai que 4 places dans la voiture et y en a déjà 2 de prises. Il montra du pouce 2 de ses potes.
-C’est très gentil répliqua Eve. Mais alors, d’une, Monsieur n’a rien à redire à quoique ce soit, je suis une grande fille qui fait bien ce qu’elle veut, merci. Et de deux, vu que je suis une grande fille et malgré la générosité de ton offre, je vais aller m’acheter des crêpes moi-même.
– Dommage, j’aurais tenté hein. Bonne soirée les tourtereaux et faites gaffe quand même hein, soyez pas trop gourmands ! »
Les jeunes rirent sous cape et aussitôt le groupe reprit ses petites habitudes comme si l’interruption n’avait jamais eu lieu.
Dès qu’ils furent un peu plus loin Jonas s’offusqua :
-« Purée Eve, à quoi tu joues ?
-Quoi à quoi je joue ?
-Ben c’était quoi ça ?
-Une discussion entre 2 êtres humains. Ça te dit quelque chose ?
-Et depuis quand tu entames des discussions avec une dizaine de jeunes en chaleur ?
-Oh, lâche-moi la grappe Jonas, je fais bien ce que je veux !
-Oui, n’empêche, je tourne les yeux 5 minutes et voilà comment je te retrouve. Bref. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
-On va choper les bols et on rentre. J’ai une folle envie de crêpes.
-Tu continues avec ton histoire hein ?
-Vu que des jeunes sont prêts à faire une heure de route pour en manger, tu m’étonnes que je continue avec mon histoire. On est plus dans le louche là, on a passé la barrière du mystère. Et mon instinct de détective me pousse à creuser plus loin.
-Roh mais Eve…
-Les vacances. Oui je sais. interrompit Eve. Mais je veux savoir ce que ces crêpes ont de si extraordinaires ! »





Laisser un commentaire