Paris, 19 Mai 2018, 10h30

Rue Saint-Denis, Au dessus du Café du Châtelet, 3ème étage au fond du couloir. “Détectives Privés Durant et Durand, c’est pas une blague” disait la plaque sur la porte.

Sophie hésita. Etait-ce vraiment une bonne idée ? Faire appel à des détectives privés, ça faisait vraiment un peu trop série américaine sur-cotée. Et puis sincèrement, qui pouvait devenir détective privé ? A part des psychopathes ou des flics ratés, elle ne voyait pas vraiment. Mais elle devait savoir ce qui était arrivé à son Don Juan, il ne pouvait pas simplement avoir disparu. Elle inspira un grand coup, se promit de partir si elle sentait que ça devenait bizarre ou trop louche et elle frappa à la porte.

De l’autre côté, Eve et Jonas arrêtèrent net leur dispute à propos des tasses sales qui trainent de partout. Ils se fixèrent du regard quand les coups se firent de nouveau entendre.

– Range-moi ton foutoir ! C’est peut-être un client !
– Quoi ?! Non mais t’es sérieux ? Tu crois vraiment que tu vas t’en tirer comme ça ?
– Eve, s’il-te-plaît ! Y a peut-être un loyer qui nous attend derrière cette porte. Mets-y un peu du tien, dépêche-toi.

Eve ramassa les tasses noires de café séché et les 3 boites de pizzas vides sur le bureau ainsi que la bouteille de vin sur le sol et ramena le tout à la cuisine en grognant. Jonas la regarda faire avec un petit sourire satisfait, rajusta son col, et ouvrit la porte alors que Sophie s’apprêtait à faire demi-tour.

– Bonjour madame, je peux vous aider ?

Sophie dévisagea Jonas des pieds à la tête. Il présentait bien. Un pantalon simple, bleu marine, et une chemise de tous les jours, près du corps, laissant apparaître sa musculature, fine, mais saillante. Sophie jugea qu’il se dégageait de lui quelque chose de rassurant. Le grand sourire un brin séducteur qu’il arborait et ses yeux marrons clairs, n’y étaient pas pour rien. Allez, disons-le franchement, c’était un beau mec.

– Euh, oui, vous êtes bien détective ?
– Tout à fait, je vous en prie entrez.

Jonas désigna une chaise à sa potentielle cliente et s’installa dans le fauteuil de l’autre côté du bureau.

– On peut vous servir quelque chose ? Un café ? Un thé peut-être ?
– On ? Eve passa la tête par la porte de la cuisine, sentant le coup fourré.
– Madame, je vous présente Eve, ma collaboratrice, je ne crois pas m’être présenté moi-même, Jonas Durand. Il tendit sa main.
– Sophie Lallemant, enchantée. Elle serra la main de Jonas, un peu gênée.
– Vous buvez quelque chose ?
– Un café s’il-vous-plaît.
– Eve, Madame Lallemant prendra un café s’il-te-plaît. Merci. Lui dit-il moqueur.

Eve répondit par une grimace et disparut à la cuisine.

– J’arrive mal peut-être ? demanda Sophie, mal à l’aise de se trouver là et de toute évidence dans une atmosphère un peu tendue.
– Oh non non non pas du tout. Désolé. C’est simplement qu’avant votre arrivée… Mh disons simplement qu’Eve et moi nous ne partageons pas les mêmes idées concernant l’agencement de notre bureau. Rien de bien grave.

Jonas dévisagea cette cliente qui ne semblait pas du tout à l’aise. Il aurait dit plutôt dans la quarantaine, situation correcte, et pas vraiment le genre à faire la fête. Mais tout à fait le genre à pouvoir se payer les services de privés à en juger par son tailleur de grande marque, son bracelet étincelant et la pierre à son alliance.

– Alors dites-moi, qu’est-ce qui vous amène Madame Lallemant ?

Sophie se redressa sur sa chaise. Il était trop tard pour faire demi-tour maintenant.

– Sachez que c’est la première fois que je fais appel à, euh, un, enfin des, des gens de votre profession.

Jonas sourit, il trouvait toute cette gêne vraiment touchante. Eve entra dans la pièce et posa la tasse devant Sophie :

– Vous inquiétez pas, on a l’habitude des premières fois, on ira à votre rythme. Elle lança un clin d’oeil à Sophie, ce qui lui fit monter le rose aux joues. Sophie déglutit difficilement.
– Pardonnez ma collègue, elle a des manières un peu…particulières mais elle n’est pas méchante. Je vous en prie, continuez.

Sophie se racla délicatement la gorge.

– Voilà, je sais que cela va vous paraître étrange que je vienne vous voir pour un tel sujet mais j’ai de fortes raisons de croire qu’il ne s’agit pas d’un événement anodin. Elle but une gorgée de café. C’est Don Juan, mon chien, il a disparu.

Jonas et Eve échangèrent un regard.

– Votre chien ? se risqua Eve.
– Oui, cela fait 2 semaines. Un soir, au moment de lui donner sa pâtée, impossible de le trouver.
– Vous voulez qu’on retrouve votre chien ? Eve faisait des efforts immenses pour rester dans les limites de la courtoisie.

Sophie sentait l’étonnement et la réticence chez les deux détectives. Après la réaction des policiers, elle eut peur qu’on l’accuse à nouveau de faire perdre leur temps à des gens qui ont un métier sérieux.

– Oui mais il faut que vous sachiez que ce n’est pas le seul du quartier à avoir mystérieusement disparu ! Celui de ma voisine Madame Rose, a disparu il y a un mois. Et il y a une semaine c’était celui de Justine ! Alors forcément, nous en avons parlé et figurez-vous que l’on s’est rendue compte, un peu par hasard, que le jour où nos chiens ont disparu, chacune de nous a croisé un bel homme qui faisait son jogging et qui s’est arrêté pour nous saluer et nous dire qu’il trouvait nos chiens magnifiques. Avouez que c’est une étrange coïncidence !

Eve ne savait pas si il fallait avoir pitié de cette pauvre dame qui semblait sincèrement émue ou laisser libre court à son agacement et lui jeter son café à la figure. Jonas quant à lui, faisait déjà une analyse chiffrée de ce que ce genre d’affaire pourrait rapporter. Il en conclut que si Sophie Lallemant était prête à payer à plein temps deux détectives pour qu’ils retrouvent un chien perdu, ils n’avaient rien à y perdre. Ce serait toujours mieux que d’espérer toute la journée que le téléphone sonne.

– Donc, si j’ai bien compris Madame Lallemant, vous voulez que nous enquêtions sur cette disparition louche de chiens dans votre quartier, c’est bien ça ?
– Oui, s’il-vous-plaît. Si ce type affreux a fait du mal à mon Don Juan, je veux qu’il paie ! Et si jamais vous pouvez me le ramener. Oh si seulement ! Mais je veux au moins savoir ce qu’il lui est arrivé.

Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle prit un mouchoir en tissu dans son sac Chanel et s’essuya délicatement les yeux en prenant bien soin d’épargner son mascara.

Eve se leva et fit le tour de la chaise de Sophie pour lui tapoter sur l’épaule et faire des signes à Jonas sans qu’elle ne la voit. Si un télépathe avait été dans la pièce il aurait pu interpréter cet échange fait de signes, de haussement de sourcils et de jeux de regards ainsi :

– T’es pas sérieux Jonas ?! On va pas aller à la chasse au clebs !
– Bien sûr que si. T’as une meilleure idée pour payer les factures ?
– Non. Mais quand même ! Un peu de dignité !
– Dignité ? Ce n’est pas moi qui vit ici parce qu’on m’a expulsé de mon studio miteux Eve !
– Tu m’énerves !
– Merci.

Jonas se redressa sur son siège.

– Nous allons faire tout ce que nous pouvons Madame Lallemant. Si vous le voulez bien, nous allons discuter des termes du contrat puis vous nous raconterez toute l’histoire dans les moindres détails.

Eve poussa un long soupir sonore et disparut se faire un autre café dans la cuisine.

*****

Saint-Germain-en-Laye, 20 Mai 2018, 9h00 du matin

Jonas avait garé son Audi A4 dans la rue de Madame Lallemant. Eve n’avait pas apprécié être réveillée si tôt pour une histoire de chien disparu.

– Tu vas continuer à râler longtemps ?
– Tant que j’estimerais que tu n’as pas payé pour me sortir du lit à 7h du matin pour cette affaire pourrie !
– Une affaire pourrie qui peut rapporter gros, elle nous a signé une avance de 1500 euros je te rappelle. Un loyer Eve, un loyer !
– Super, un loyer pour chercher un chien qui a dû être revendu sur Leboncoin. Alors, c’est quoi ta stratégie ? On imprime pour 1500 euros de petites affiches “Perdu kiki, mon petit caniche” et on placarde toute la ville ?
– Non, on va faire ça consciencieusement, comme pour n’importe quelle affaire, parce que c’est ce qui fait la qualité de notre boulot. En plus, ça évitera que tu perdes les réflexes et que tu deviennes définitivement une alcoolique squatteuse de canapé. Il fut un temps où tu étais douée Eve, et où tu donnais un sens à ta vie, tu te souviens ?

Eve jeta un regard noir à son partenaire.

– Je déteste quand tu joues les moralisateurs.

Jonas planta son regard dans celui de Eve et haussa les sourcils.

– Très bien, très bien, t’as raison, j’ai tort. Je promets de faire un effort aujourd’hui et de te suivre. Ça te va, t’es content ?
– Plutôt oui. On va essayer de retrouver ce mystérieux joggeur et pour ça on va aller interroger les copines de Madame Lallemant qui ont perdu leur kiki elles aussi. On a 3 noms sur la liste, ça devrait pas nous prendre longtemps. Ensuite on établit le périmètre d’action de notre principal suspect et on essaie de l’identifier. Simple et basique.
– Simple et basique. Mais il me faut un café.
– Si tu demandes gentiment à Madame Tournesol, notre première victime, peut-être que tu en auras un ? A moins que tu aies oublié comment on fait ?
– C’est-à-dire que c’est difficile de se rappeler les formules de gentillesse quand on te côtoie tous les jours, Monsieur “Je suis bien trop classe pour le commun des mortels”.

Jonas accusa la remarque et ouvrit la porte de la voiture.

– Allez, trêve de chamailleries, allons rendre visite à cette Madame Marguerite Tournesol.
Eve pouffa.
– Marguerite Tournesol ? Pour de vrai ?
Jonas opina avec un sourire amusé.
– En voilà une dont l’enfance a dû être socialement très perturbée.
– N’est-ce pas.

3 bonnes heures et 5 cafés plus tard, nos deux compères étaient de retour à leur voiture.

– Nous voilà bien avancés ! s’exclama Eve. Tout ce qu’on sait c’est que c’est un mec qui court en short, qu’il a les cheveux courts et que c’est un bel homme à l’allure athlétique.
– J’avoue que niveau description, c’est plutôt vague. Mais on a quand même réussi à déterminer son périmètre d’action. Et toutes les voisines avaient des chiens au poil bouclé : coton, caniche, bichon.
– Oui enfin toutes les voisines avaient des chiens de bourgeoises. On est à Saint-Germain, tu crois pas que c’est juste un hasard ?
– Peut-être, peut-être pas. C’est quand même un élément à garder en tête pour demain.
– Il se passe quoi demain ?
– Tu démasques notre joggeur dognappeur
– Pardon ? Je ?
Jonas haussa les épaules.
– Apparemment, il ne s’adresse qu’aux femmes.
– Jonas. Tu plaisantes là ? Hein ?
– Si seulement tu pouvais voir ta tête ! dit-il en rigolant. Mais non je ne plaisante pas. Bien que ce soit vraiment très drôle. Mais sérieusement, tu ne crois pas que je vais laisser passer une occasion de te voir promener un chien en tenue chic. Et qui plus est à 9h du matin !
– Bordel ! Si tu savais à quel point je te déteste ! Je te hais ! Tu m’entends ? J’irais pas jouer les godiches ! C’est hors de question ! Et où on va trouver le clebs d’abord ?! Ah attends. On s’en fiche. Je le ferai pas.

Eve avait débité tout ça en s’asseyant dans la voiture. Jonas la laissait s’essouffler toute seule, mains sur le volant, prêt à démarrer. Quand Eve s’arrêta il dit calmement :

– Je t’écoute si tu as une meilleure solution pour coincer ce type.
– Je…ben… Eve croisa les bras.
– C’est bien ce que je pensais. Allez, allons trouver un bon chien-chien à sa mémère !
– Je te jure que je me vengerai.

*****

Domaine National de Saint-Germain en Laye, 21 Mai, 9h30.

Depuis la voiture Jonas observait Eve, visiblement pas très à l’aise, plantée au milieu du parc en robe légère et ballerines tenant en laisse Sultan, le caniche nain de Madame Hortense, la voisine du 5ème.

Ils n’avaient pas eu de mal à convaincre la vieille dame qu’un peu d’air ferait le plus grand bien à ce pauvre chien qui lui causait du soucis car elle n’avait plus les jambes pour l’emmener se promener. Jonas avait encore une fois joué de son charme : un beau sourire, une flatterie et le tour était joué.

– Eve ? Tu m’entends ?
– Oui je t’entends crétin, pas la peine de crier ! Je te rappelle que c’est une oreillette ! Comme son nom l’indique, tu es directement dans mon oreille !
– Désolé, j’avais l’impression que ça avait coupé. Ecoute, je sais très bien que tu n’étais pas vraiment volontaire, mais maintenant qu’on y est, tu veux pas y mettre du tien et faire un effort ? On dirait que t’es constipée là. Même le chien se doute qu’il y a un truc louche.

Eve sortit une série d’injures, effrayant le couple de jeunes retraités qui passait à sa hauteur. Elle s’excusa d’un hochement de tête.

– Tu vas vraiment la payer cher celle là !

Jonas vit Eve s’éloigner derrière les arbres. Il la perdit de vue quelques instants puis la vit tenant la laisse à bout de bras et poussant le pauvre Sultan du pied. Elle détestait ce chien et ne voulait pas qu’il s’approche trop près d’elle. Il commençait à perdre espoir quant à l’implication d’Eve dans cette mission quand il la vit changer d’attitude en voyant des joggeurs au loin. Il sourit, retrouvant là les réflexes de sa partenaire.

Eve aperçut quelques joggeurs se diriger dans sa direction. Elle fit mine de vouloir avancer et tapota sur sa cuisse pour que le chien la suive. Quand les joggeurs passèrent à sa hauteur, elle le couvrit de sobriquets gâteux pour attirer l’attention. Le groupe de coureurs passa sans lui prêter la moindre attention.

– Bon ben c’est pas pour cette fois. indiqua-t-elle à Jonas.
– Non, attends. Ça fait un moment que j’observe un type qui fait des étirements, à ta droite, à 10h, sur le banc. Il arrête pas de jeter des petits regards vers toi. Donc soit t’as un ticket, soit il se pourrait que ce soit notre suspect.
– Ok. Mh. Je fais mine de partir, si c’est notre suspect, il va bouger aussi.
– Ok, je le garde à l’oeil.

Eve tira sur la laisse de Sultan.

– Allez le clebs, on bouge, t’as un boulot je te rappelle.

Elle décida de suivre un sentier qui s’éloignait à l’opposé de là où se trouvait le suspect et menait vers la sortie du parc. Elle voulait provoquer l’urgence de s’approcher d’elle. Elle n’avait pas l’intention de passer la matinée ici.

– Bingo ! Il se remet à courir, il vient vers toi. Continue d’avancer comme si de rien n’était.
– Non sans dec’ ? J’allais me mettre à lui faire des grands signes et à l’appeler “mon chou” moi. T’as bien fait de préciser.
– Rah ça va, désolé. J’ai pas réfléchi, c’est venu tout seul. Il est presque à ta hauteur. A toi de jouer !

Le joggeur passa devant Eve en soufflant bruyamment. Puis s’arrêta à quelques pas faisant mine de reprendre son souffle. Il regardait le chien, semblait l’examiner minutieusement. Quand Eve arriva devant lui, il se redressa :

– Bonjour Madame.
– Bonjour.
– C’est un très beau chien que vous avez là.
– Merci.
– Désolé, je ne veux pas vous importuner, c’est juste que j’adore les chiens et le vôtre force l’admiration.

Eve éclata de rire intérieurement. Elle comparait souvent Sultan à une vieille serpillère qui pue de la gueule. Elle dévisagea son interlocuteur, pris en notes mentales chaque détail qui ferait qu’elle pourrait le reconnaître de loin au besoin. C’est vrai qu’il était bel homme. La trentaine, cheveux bruns, musclé et une belle voix grave. Un accent aussi, léger, elle ne savait pas dire d’où. Une légère cicatrice à la naissance du cuir chevelu, un trou à l’oreille indiquant qu’il avait un jour porté une boucle d’oreille. Un tatouage au poignet. Elle n’en voyait qu’une courbe sous la montre, ça pouvait être n’importe quoi. Mais quelque chose d’un peu grossier, à l’encre verte. Eve minauda :

– Oh mais vous ne me dérangez pas, je suis en ballade. C’est toujours agréable de faire la conversation. Il s’appelle Sultan. Il a quelques prix de concours à son actif. Mon mari et moi en sommes très fiers.
– Ah ça ne m’étonne pas. Quel âge a t-il ?
– Ça lui fera 6 ans au mois de Juin. Le temps passe vite. Vous courez souvent par ici ? C’est la première fois que je vous vois. Pourtant je vous aurez remarqué, c’est sûr.

L’homme paru soudain gêné.

– Euh, oui et non. Enfin je viens d’emménager dans le coin donc ça ne fait pas très longtemps. D’ailleurs, je ferai mieux de m’y remettre, il ne vaut mieux pas que je refroidisse si je veux finir mon parcours. Enchanté d’avoir fait votre connaissance ! A bientôt Sultan !

Il se pencha vers le chien et lui fit sentir sa main. Sultan éloigna d’abord la tête puis se laissa convaincre et sentit la main de l’homme. Il resta calme. Le joggeur lui caressa le haut de la tête et le chien se mit à remuer la queue. Eve observa le tout sans rien dire, pensant que c’était une façon maline de s’assurer que le chien ne dirait rien quand il viendrait le chercher plus tard.

– Tu as vu ce que j’ai vu ? demanda-t-elle à Jonas en regardant leur suspect s’éloigner à grandes foulées.
– Tout à fait. Je crois qu’on tient notre suspect numéro 1.
– Il nous reste plus qu’à trouver un plan pour essayer de le coincer.
– Exact. Rejoins moi sur la Route de Maisons Laffite, on réfléchira mieux au bureau.

*****

Paris, 20 Mai 2018, 17h30

Café du Châtelet. Situé au pied de leur immeuble, ce café était vite devenu le repère d’Eve et Jonas. Leur bureau de 18m2 leur donnant vite l’impression d’étouffer, ils venaient souvent s’installer à une table pour travailler.

C’était le patron qui était au bar en cette fin d’après-midi. En bons habitués, Eve et Jonas allèrent directement le saluer et s’installer au comptoir.

– Salut JB. dirent-ils en choeur.
– Tiens, Gastro et Gueule de bois ! Qu’est-ce que je vous sers les loulous ? Il regarda sa montre, puis Eve. C’est un peu tôt pour un Whisky ma belle.
– Je sais “Papa”. Je sais. Ironisa t-elle. Mets moi une pinte de blonde.
– T’es vraiment obligé de nous appeler comme ça ? grinça Jonas. C’est arrivé une fois et ça fait plus d’un an que ça nous colle ces surnoms débiles !
– Oh ça va Jonas, t’énerve pas, je rigole. Tu le sais que je rigole.
– Ouais mais t’es pas obligé de la faire à chaque fois qu’on met les pieds ici. J’étais malade, ça arrive merde !
– Ça va, pardon. C’est vrai. Allez, qu’est-ce que je te sers ? dit JB.

Eve et JB échangèrent regard et sourire. Jonas était très susceptible et il détestait qu’on les appelle comme ça. Eve s’en fichait un peu, c’est vrai que la soirée qui leur avait valu ce surnom avait été marquante. Pour le bar et pour eux. Se retrouver à vomir de concert dans les toilettes du sous-sol où on peut à peine tourner sur soi-même, c’était tout de même pas banal. Mais bon. Elle admettait qu’il valait mieux se faire surnommer “Gueule de bois” que “Gastro”. C’est vrai que c’était un peu vexant. Et en même temps, elle trouvait que ça claquait plus de se faire appeler “Gastro et Gueule de bois” que “Détectives Durand et Durant”. Ça faisait un peu plus métalleux, plutôt que rockeur britannique néo romantique habillé en chemise à jabot. C’était plus viril.

Eve et Jonas allèrent s’installer à une petite table au fond de la salle. Il leur fallait un plan d’action pour coincer leur suspect en flagrant-délit. Ils convinrent de le suivre depuis le parc jusqu’à ce qu’il s’essaie de nouveau au dognapping. Quand ils estimèrent que leur plan tenait la route, Eve rappela à Jonas qu’il lui devait un verre pour s’être déguisée en bourgeoise amoureuse de caniche.

– C’est vrai. Surtout que t’as assuré. Sultan ne s’est même pas plaint. Qu’est-ce que tu veux ?

Eve regarda sa montre. 20h30.

– Un double sec. A cette heure-ci “Papa” a dit que j’avais le droit.

*****

Saint-Germain-en-Laye, 22 Mai 2018, 10h.

Assis sur un banc dans l’allée de la Muette, cachés derrière un journal et un magazine, Eve et Jonas observait le joggeur qui trottinait en cercle depuis une heure déjà.

– J’en peux plus de rester assise là, j’ai des fourmis dans les jambes. On a croisé des dizaines de chien, qu’est-ce qu’il attend ?
– Je te dis qu’il est après certaines races en particulier. Il prend son temps. Il t’a demandé l’âge du chien. Ça doit également avoir son importance.
– Mouais, je m’en fiche, je veux juste qu’il se grouille. Dis, si tu crois vraiment qu’il suit ses victimes jusqu’à chez elles, tu crois qu’il nous a suivit l’autre jour ?
– Non, j’ai vérifié. Je pense qu’il choisit les personnes qui habitent à proximité, le fait que tu montes en voiture, ça a dû lui faire lâcher sa prise.
– Mouais, ça se tient. Dommage.
– Pourquoi dommage ? T’aurais voulu qu’il te rende une visite nocturne ?
– Non t’es con. C’est juste qu’il aurait pu nous débarrasser de ce clébard attrape-poussière.
– Roh t’exagères. Madame Hortense s’en remettrait jamais et elle passerait son temps à venir pleurer au bureau.
– Ah ouais, j’avais pas pensé à ça. Longue vie à Sultan !

20 minutes passèrent avant que le joggeur ne se décide à changer de trajet. Eve se leva pour voir où il allait et elle poussa du coude Jonas.

– Faut qu’on bouge, il a ferré sa proie.

Ils retrouvèrent leur joggeur en train de discuter avec une jeune femme qui promenait 2 bichons bien toilettés. La discussion ne dura pas plus de 3 minutes, l’homme se remit à courir et la femme à promener ses chiens. Jonas et Eve restèrent en retrait à observer l’un et l’autre. Quand la femme quitta leur champ de vision, ils virent réapparaître le joggeur qui ne joggait plus du tout. Il suivait la jeune femme, cela ne faisait pas de doute. A eux d’être plus discrets que lui et de le suivre à leur tour.

Ce petit jeu dura environ 1h, apparemment les bichons aimaient les grandes balades. Eve passa l’heure à marmonner que tout ça était ridicule, que les bichons et leurs petites pattes devaient avoir l’impression d’avoir marcher un marathon et qu’elle aussi d’ailleurs. Jonas commençait à faire preuve d’impatience lui aussi mais chaque fois il repensait à la somme promise par Madame Lallemant et cela l’aidait à tenir.

Ils étaient maintenant hors du parc. La jeune femme ouvrait le jardin d’une belle maison. L’homme dissimulé derrière une voiture attendit qu’elle referme derrière elle avant de s’approcher. Il sortit un stylo de son sac banane et nota l’adresse. Il rangea le tout et se mit à inspecter la clôture, cherchant probablement un point faible quelque part.

Jonas sortit un calepin et nota l’adresse lui aussi. Eve ne quittait pas l’homme des yeux, il commençait déjà à s’éloigner. Il avait sortit son téléphone et appelait quelqu’un.

– Bon ben on est bon pour une bonne séance de planque on dirait ! Tu t’es bien assuré qu’il venait voler le chien le soir même hein ? Faudrait pas que ça dure des plombes c’t’histoire, demanda Eve.
– Cela s’est vérifié pour nos 4 victimes interrogées.
– Ok, bon ben, on va faire des courses et on se trouve une belle place ?
– En fait la planque c’est ton excuse pour pouvoir grignoter toute la journée pas vrai ? s’amusa Jonas
– Mince, je suis démasquée. Mais oui, j’adore ça ! En plus, franchement, manger c’est le seul truc à faire quand t’es enfermée dans une voiture pendant des heures, pourquoi s’en priver ?
– Je suis ravi de voir autant d’enthousiasme.
– Et voilà, tu viens de tout gâcher. Allez direction le Monop’ ! Ils ont des nouveaux crackers que j’ai trop envie de goûter ! Et on prendra une grosse boîte de bonbons aussi.

*****

Saint-Germain-en-Laye, 22 Mai 2018, 19h30.

– Mince, on a pas pris assez de soda, y en a plus.
– Quoi ? T’as tout bu ? 4 canettes Eve, t’es sérieuse ?! T’aurais pu m’en laisser une ! Une seule quoi !
– Pardon, pardon, j’ai pas réalisé.
– Je me demande comment tu fais pour pas enfler entre l’alcool et le sucre.
– C’est mon métabolisme de super héros. En fait j’évacue l’alcool en suant et le sucre n’a aucune prise sur moi. Je te jure, ils ont fait des expériences quand j’étais p’tite et tout. A l’académie des sauveurs de l’humanité.
– Aucune prise sur ton corps peut-être, par contre sur ta tête, c’est moins sûr. T’es une vraie boite à conneries.

Eve se redressa dans son siège et pris les jumelles sur le tableau de bord.

– Je raconte beaucoup de conneries, mais là je crois que notre gars est en train de passer à l’action ! Regarde.

Jonas pris les jumelles et les pointa en direction de la maison. 2 grands hommes bien costauds vêtus de noir était en train de s’approcher de la maison aux 2 bichons. En arrivant à hauteur de la clôture, ils regardèrent de chaque côté pour s’assurer que la rue était vide, puis par dessus la clôture. Ils essayèrent d’abord de simplement ouvrir le portail qui se trouvait être fermé. L’un d’eux s’accroupit et entrepris de crocheter la serrure tandis que l’autre faisait le guet.

– Effectivement, ils ont mordu à l’hameçon ! A nous la richesse et la gloire ! s’exclama Jonas.
– Qu’est-ce qu’on fait alors ? On appelle les flics pour flagrant délit de vol de chien ?

Jonas regarda Eve, pensif.

– Ils vont pas nous prendre au sérieux, hein ? demanda-t-il.
– Je vois vraiment pas ce qui te fait dire ça. “Allo ? La police ? Oui, je vous appelle parce que deux individus sont en train de voler le chien de ma voisine”. Entre deux coups de fils pour violences conjugales et coups de feu sur la voie publique, ça risque de les faire marrer ouais.
– Tu as une idée ?

Eve dévisagea Jonas, incrédule.

– T’as pas de plan ?
– Ben… je pensais pas qu’ils seraient deux déjà. Et ensuite ben, je sais pas j’imaginais qu’on allait juste le prendre en flagrant délit et qu’il s’arrêterait de bouger et qu’il nous suffirait de le conduire au poste pour qu’il avoue tout. Mais maintenant cette idée me semble un peu naïve.

Eve cligna des yeux plusieurs fois.

– Alors là mon pauvre, je sais pas quoi dire. Les derniers mois n’ont pas été facile mais je pensais pas qu’on avait rouillé au point que tu te crois dans une mauvaise série télé.
– Oui ben ça va. On enquête sur un vol de chien. J’avais pas prévu qu’on risquerait de se faire dérouiller par deux gros costauds. On fait quoi ?
– Mh. Bon, on peut pas appeler les flics parce qu’un gars vole un bichon dans un jardin. Mais, on ne sait toujours pas ce qu’ils font de ces chiens. On a vu que le gars était au parc tous les jours. T’imagines ? Un chien tous les jours, ça fait beaucoup, ça doit être un gros trafic. Du coup si on les suit et qu’on découvre leur petit jeu, on sera sûrement plus crédible auprès des flics et on peut mettre fin à tout ça.

Jonas évalua la proposition avec une petite moue de réflexion, secouant la tête pour peser le pour et le contre.

– Ça pourrait marcher dit-il enfin. Il repointa les jumelles en direction du portail. Ça y est, ils ont ouverts. Tu as vu comment ils étaient arrivés ?
– A pieds, ils doivent être garés plus loin. Je descends pour les suivre jusqu’à leur véhicule, je te garde au téléphone jusque là où ils sont garés et ensuite je ferai comme si j’attends mon chauffeur Uber, tu pourras venir me prendre sans éveiller de soupçons.
– Je retire ce que j’ai dit, le sucre ne te fait pas que dire des conneries.

Eve lui sourit et descendit de la voiture.

*****

Près de Pontoise, 22 Mai 2018, 21h30

Jonas et Eve regardèrent la camionnette de leurs 2 malfaiteurs se garer dans la cour d’un entrepôt qui paraissait désaffecté. L’endroit était mal éclairé et éloigné des habitations. Ils virent les 2 hommes descendre de leur véhicule et sortir les chiens d’une cage située à l’arrière. Les pauvres bêtes avaient l’air complètement sonnées.

– Ça prend une tournure que je n’aime pas Eve.
– Je suis pas rassurée non plus, mais il est quand même clair qu’il se passe un truc louche. Et découvrir les trucs louches, c’est la raison pour laquelle on fait ce métier. Alors ressaisis-toi, parce qu’on y va.

Jonas regarda un peu les alentours.

– Tu es sûre de toi ?

Eve lui mis une claque sur le bras.

– Jonas ! Je sais qu’on vieillit et tout ça mais merde ! On peut encore s’introduire dans un bâtiment sans se faire repérer. Il nous faut juste quelques photos du tas de chien qui doit y avoir là-dedans et après on ressort ! On a déjà fait ça, non ?
– C’était il y a longtemps. Je sais pas trop. Je le sens pas je te dis.
– Tu vas me laisser y aller toute seule ? T’es sérieux ?
– Mais non enfin ! J’ai pas dit ça !
– Bon alors on y va. Allez, prend ton oreillette, enfile un truc un peu plus discret que ta chemise blanche et c’est parti. Mister mauviette.

Jonas regarda Eve de travers, haussa les épaules et enfila un pull over noir.
– On appelle ça de la prudence. Mais peu importe. C’est parti pour l’opération Kamikaze.

Eve avala une dernière fraise tagada, ajusta son oreillette et vérifia ses lacets. Un tic qu’elle avait pris après une mission où cela avait fini en course-poursuite et où elle s’était lourdement vautrée à cause d’un lacet défait.

– On fait d’abord un tour du bâtiment, si ça se trouve y aura une fenêtre ou quelque chose comme ça d’où on pourra prendre des photos compromettantes.
– C’est toi la cheffe des opérations.
– Contente de te l’entendre dire.

Après avoir vérifié que personne n’était dans les environs, ils se dirigèrent à pas de loups vers la camionnette. Garée à environ 2 mètres de l’entrée par laquelle les 2 hommes avaient disparu. Personne ne gardait le bâtiment. Eve et Jonas en firent le tour mais toutes les fenêtres se trouvaient à une hauteur inaccessible. Il n’existait qu’une porte sur le côté gauche,mais elle ne s’ouvrait pas de l’extérieur. Ils n’eurent pas d’autres choix que de passer par l’entrée principale.

Eve avait rassemblé tout son courage pour ouvrir la porte. Armée d’une simple matraque télescopique, elle savait qu’ils n’auraient pas le droit à l’erreur une fois à l’intérieur. Il faudrait trouver des preuves et vite. Eve regarda Jonas posté à côté de la porte, prêt à intervenir si quelqu’un devait se trouver derrière eux. Elle appuya sur la poignée métallique et ouvrit doucement. Aucune réaction venant de l’intérieur. Elle se pencha et aperçut un couloir éclairé aux néons avec des bureaux d’atelier en partie vitrés de chaque côté. Elle tendit l’oreille. Aucun bruit ne trahissait la présence de quiconque. Elle prit une grande inspiration, et se glissa à l’intérieur marchant courbée pour passer sous les vitres des bureaux. Elle s’arrêta sous une des vitres et se releva doucement tandis que Jonas pénétrait à son tour dans le bâtiment.

Eve aperçut un simple bureau vide qui prenait la poussière. Même chose dans le bureau d’en face. Les portes étaient fermées. Elle s’accroupit et fit signe à Jonas qu’elle allait continuer à avancer.

Ils avancèrent dans le dédale de couloirs et de bureaux. Ils finirent par tomber sur une porte ouverte. Eve s’y glissa comme une anguille, faisant bien attention à ne pas faire de bruit pendant que Jonas faisait le guet. Ils avaient entendu des pas et des voix non loin sans vraiment réussir à les localiser. Jonas essayait de calmer son coeur qui battait la chamade et l’empêchait d’entendre distinctement les sons.

Eve trouva quelques cartons dans le bureau et l’un d’eux était ouvert. Elle regarda à l’intérieur et retint un petit cri de surprise. Le carton était plein de poils. Elle y regarda de plus prêt et tira sur la touffe de poils qui était sous sa main.

– Une perruque ? Jonas, y a des perruques dans ce carton !
– Je m’en fous de ce qui a là dedans, prends des photos et on se casse, ça fait bien trop longtemps qu’on est là !
– Oh oh. Monsieur devient vulgaire, l’heure est grave.

Eve mitrailla le carton et la perruque et ressortit du bureau. A un moment, le couloir qu’ils longeaient était bordé de vitres par lesquels rentrait une grande lumière blanche. Jonas risqua un oeil pour voir de l’autre côté. En contre-bas, il aperçut des rangées de couturières au regard fatigué concentrées sur leur travail. Au fond de la salle, il aperçut un groupe de 5 hommes qui semblait surveiller le travail des dames en discutant.

– Je crois qu’on vient de s’introduire dans une usine de fabrication de perruques.
– Pas sûr que ce soit bien légal vu l’heure à laquelle ces pauvresses travaillent.
– Et surtout, je ne vois pas le rapport avec les chiens.
– Prend des photos quand même, on sait jamais.

Ils continuèrent à avancer mais au bout de 10 mètres, des pas se firent entendre derrière eux. Quelqu’un approchait. Eve repéra une porte non loin et s’y précipita, faisant signe à Jonas de la suivre. Par chance, la porte était ouverte. Ils se jetèrent à l’intérieur et refermèrent derrière eux, juste le temps d’entendre les pas tourner dans leur couloir. Tous les 2 dans le noir, ils attendirent que les pas passent devant la porte avant de s’autoriser à respirer.

– C’était moins une !
– Heureusement que c’était ouvert. Jonas hésitait entre le soulagement et la colère de s’être laissé embarqué dans cette aventure risquée.
– Purée, c’est quoi cette odeur ?
– Hein ? Ah la vache, t’as raison ça pue !

Eve et Jonas eurent le même réflexe, ils fouillèrent dans leur poche pour sortir leur téléphone. C’est Jonas qui enclencha la fonction lampe de poche le premier. Il sursauta dès qu’il alluma la lampe. Il y avait des traces de sang au sol. En tout cas ça y ressemblait fortement.

Eve alluma son téléphone et ensemble ils balayèrent la pièce. Ils se trouvaient dans un local à poubelles. Il y avait dans la pièce 3 grands containers fermés et une porte dans le fond. Jonas, lui, regardait les poubelles d’un air inquiet. Le sol était recouvert de traces de liquide et l’odeur pestilentielle qui émanait des poubelles ne le rassurait pas.

– Je crois que c’est la porte qui donne sur l’extérieur, je crois qu’on peut sortir par là, elle a l’air de s’ouvrir de ce côté-ci.
– Eve, tout ça ne me dit rien qui vaille. T’as vu ces traces partout ?
– Quelles traces ?
– Au sol.

A son tour Eve eu un sursaut. On aurait vraiment dit que quelque chose avait été traîné sur le sol, laissant des traces rouges. Ils échangèrent un regard inquiet puis fixèrent la poubelle qui se trouvait à côté d’eux. Ils n’en avaient pas envie mais ils savaient qu’ils devaient le faire. Eve brisa le silence :

– Je soulève, tu tiens la lampe, ok ?
– Ok.
– A 3. Un, deux, trois.

Eve souleva d’un grand coup le couvercle de la poubelle. Des mouches s’en échappèrent aussitôt et l’odeur qui se dégageait était insupportable. Jonas éclaira l’intérieur et retint un violent haut le coeur.

– Ah non tu ne vomis pas ici ! Ils sauront qu’on est venus !
– Des cadavres de chien. C’est plein de cadavres de chien !
– Oh merde. Putain ! Prends des photos vite et on se casse !

Jonas restait les mains plaquées sur sa bouche. Incapable de bouger.

– Jonas ! Ecoute moi ! Plus vite tu fais ça et plus vite on est dehors. Ok ? Grouille toi ! J’arrive à peine à respirer !

Il compta jusqu’à 3 et s’exécuta. Aussitôt qu’il eut fini, Eve rabaissa le couvercle de la poubelle et se précipita vers la porte.

– T’as plus qu’à prier pour que ce soit ouvert.
– Je vais vomir Eve, je te jure.
– Tu te retiens ! Pense à autre chose ! A ta mère ! Pense à ta mère !
– Hein. Tu délires ?
– Non j’essaie de nous sortir de là sans que tu tombes dans les pommes !

La porte résista mais elle finit par s’ouvrir. La rouille qui la rongeait l’avait rendue capricieuse. Une fois en plein air, Eve et Jonas prirent une grande respiration. Eve restait aux aguets, il fallait maintenant rejoindre la voiture de l’autre côté du bâtiment. Ce n’était pas le moment de se faire prendre. Aucun bruit, la voie était libre.

*****

Paris, le 23 Mai 2018, 1h53

Eve et Jonas passèrent la porte du Café du Châtelet comme des cow boys entrant dans un saloon, avec la sensation d’être enfin à la maison. Eve se dirigea directement vers le bar.

– Un triple sec JB. C’est amplement mérité !

Jonas couru aux toilettes pour rendre bruyamment tout le grignotage de l’après-midi.
JB regarda Eve s’asseoir au comptoir et Jonas courir aux toilettes. Il grimaça quand il entendit Jonas vomir bruyamment.

– Il est encore malade le petit ?
– Dure soirée. Mais franchement, sur ce coup-là, on peut le féliciter. Ça fait longtemps qu’il se retient de vider ses tripes.

Jonas remonta les escaliers en s’agrippant à la rambarde.

– Moi je veux bien arrêter de vous appeler Gastro et Gueule de bois, mais vous avouerez que vous y mettez pas vraiment du vôtre, dit JB en servant son Whisky à Eve.

Elle lui sourit et tapota dans le dos de Jonas qui les avait rejoint et posé sa tête dans ses bras sur le comptoir.

– Ouais mais on vient de vivre une putain d’aventure ! Pas vrai Jonas ?
– Oui, et on n’en revivra plus jamais. Je suis trop vieux pour ces conneries.
– Rah tout de suite ! C’était dégueulasse, c’est vrai. Mais toute cette adrénaline, ça rend vivant, non ?! Qui aurait cru que cette histoire de toutous volés allait nous entraîner là dedans !

JB posa une tisane au gingembre à côté de Jonas :

– Tiens Coco, c’est bon pour ce que t’as. Bon ben vous racontez ou quoi ?

Jonas fit non de la tête, Eve but 2 grandes gorgées de son whisky et commença :

– On revient de chez les flics. Tu sais, on était sur cette affaire de chiens volés à Saint-Germain-en-Laye.
– Ouais, je me souviens.
– Ce soir, on a suivi les voleurs jusqu’à un entrepôt près de Pontoise. On est entrés à l’intérieur.
– Ah ouais ? Comme des espions tu veux dire ? s’étonna JB.

Eve sourit.

– Exactement.
– Et ?
– Et à l’intérieur, on a découvert des cartons plein de perruques et des couturières qui bossent de nuit.
– Ah ouais. Un genre d’atelier clandestin quoi. Belle pioche les privés.
– Si seulement, soupira Jonas.
– Quoi ? Comment ça si seulement ? répliqua JB piqué par la curiosité.

Eve haussa les épaules.

– A un moment on a entendu quelqu’un dans le couloir, alors on s’est précipité vers la première porte qu’on a trouvé. Et là. Elle marqua une pause, juste pour agacer son interlocuteur.
– Et là ?
– On s’est retrouvés dans un local poubelle qui puait la mort.
– Oui ben je connais pas de local poubelle qui sente la rose, s’amusa JB.
– Non JB, qui puait littéralement la mort. Les poubelles étaient pleines de cadavres de chiens.
– Ah ouais ? Merde. Vous avez fait quoi ?
– Jonas a pris des photos, on est sortis de là et on a foncé chez les flics. On leur a tout raconté photos à l’appui et ils ont fait une descente. Pouvoir démanteler un atelier clandestin en flagrant délit, c’est une idée qui a bien plu.
– Et du coup ?
– Hé ben figure-toi que nos petits gars, c’était pas juste des voleurs de caniche. Ils étaient en train de monter un réseau de perruques de luxe fabriquées à partir de poils de chiens ! C’est pas une histoire de dingue ça franchement ?!

Eve se mit à rire. Un rire nerveux, incontrôlable, qui laissait s’échapper toute la tension de la soirée.

– Hé ben mon vieux. J’avoue que celle là, elle va vous tenir longtemps. Mais…c’est dégueulasse quand même. Qui voudrait porter une perruque de poils de chiens morts ?
– Ah ben ça. Apparemment les clients sont pas au courant. Mais le monde est bizarre, que veux-tu que j’te dise ?

Jonas se releva d’un coup pour se précipiter de nouveau au dessus de la cuvette des toilettes. Eve finit son verre cul-sec et fit signe à JB qu’il pouvait servir le deuxième. JB éclata de rire.

– Franchement, je crois que vous devriez renommer votre agence. “Gastro et Gueule de bois”, ça vous va trop bien !

Cette histoire est écrite dans le cadre du projet 12×12. Une histoire à thème imposé pour chaque mois de l’année 2018. Une histoire qui a du chien est l’histoire d’Avril dont le thème est « Gastro et Gueule de bois ».

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