Des termes en Swahili sont utilisés dans ce texte dont vous trouverez la traduction à la fin de l’histoire.

Les légendes ne naissent pas du vide. Elles sont basées sur des faits réels que le monde moderne nous a forcé à effacer de notre réalité. C’est comme cela que le monde fonctionne à présent. Ce que le monde moderne ne peut contrôler, il l’efface, il l’exclut, il l’extermine. Vous en avez des souvenirs ? Il vous accusera de folie, assurément ! D’où croyez-vous que viennent toutes ces maladies mentales si récemment découvertes ? Pratique de montrer comme paria ceux qui se souviennent…

Et je me souviens. Je me souviens très bien car lors de mon dernier voyage j’ai rencontré le peuple des Rois. Vous ne me croirez pas vous non plus, mais peu m’importe. Maintenant que je suis coincée dans cet hospice, que l’on me croit ou pas n’a pas d’importance. Ce qui est important c’est l’histoire. Vous n’avez qu’à vous dire que j’ai tout inventé si cela est plus facile pour vous. Ce ne sera pas totalement faux. J’ai pris la liberté de romancer les choses. Présenter cette histoire incroyable sous forme de conte lui permettra sûrement de persister. Bien plus que mon article scientifique que l’on m’a lancé à la figure et qui vaut ma présence ici.

Prenez place, je vous prie. Installez-vous confortablement, nous allons commencer la lecture.

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Il était une fois, niché aux confins de l’Afrique sub-équatoriale, un village nommé “Watoto Wafalme”, le village des enfants rois. Un village inconnu de nos cartes du monde et totalement épargné des ravages de la modernité.

Dans ce village, chaque mtoto reçoit à la première pleine lune de ses 5 ans une bénédiction de la grande Malkia Wa Asili. Un don offert pour remercier le village de sa bienveillance envers elle.

Aucun habitant du village ne peut prédire ce que sera son don, il lui appartient de le découvrir. Et dans sa grande sagesse Malkia Wa Asili reprend ce don à la première nouvelle lune suivant les 13 ans de chaque mtoto. Ceci afin que chaque don profite à l’innocence enfantine et ne soit pas perverti par la transformation vers l’âge adulte.

C’est pourquoi à Watoto Wafalme, les enfants ont une place déterminante dans la vie du village car de leur don et de son bon usage dépend la survie du peuple.

Le soleil se lève à peine en ce début de saison sèche et Dhaifu est déjà tout excité. Sa mère doit le forcer à manger avant qu’il ne quitte la hutte pour rejoindre les autres enfants qui ont eu 5 ans ce mois-ci sur la place du village. Ce soir la lune sera pleine dans le ciel et fera d’eux des Watoto Wa Asili ! Wenye Hekima va passer toute la journée avec eux pour les préparer à la cérémonie de la lune.

Dhaifu, c’est le surnom que tout le village lui a donné. Il fait une tête de moins que les enfants de son âge et il n’est pas très fort. Il est un peu maladroit aussi, c’est pour ça que sa mère le couve beaucoup. Souvent, on se moque de lui. Il est privé de corvée de poterie depuis qu’il a détruit la production d’une journée entière suite à un éternuement surprise. Quand il faut ramener le maïs pour préparer la farine, il doit toujours sauter pour atteindre les épis et ça fait beaucoup rire les autres enfants.

Mais Dhaifu, ce n’est pas le nom que sa mère, Nguvu, lui a donné. Le père de Dhaifu est mort lors de la dernière attaque du Buwa Kubwa alors qu’elle était enceinte. Sa mère n’a plus que lui.

Tous les 7 ans, le Buwa Kubwa revient hanter le village. Sa force légendaire n’a jamais permis à qui que ce soit de le vaincre. Les villageois ne peuvent qu’espérer limiter les dégâts. Mais chaque fois les pertes sont grandes et le village endeuillé.

A la naissance, elle Nguru choisit pour son fils le nom de Thamani. Et elle aime son petit Thamani plus que tout sur cette Terre. Mais elle a peur pour lui. Elle a peur de le perdre lui aussi, lui, le seul souvenir qui lui reste de son beau Jasiri.

Quand Dhaifu rejoint la place du village, tout le monde est déjà là. Wenye Hekima essaie désespérément de calmer la demi-dizaine d’enfants qui trépignent et crient leur joie de bientôt rejoindre eux aussi les Watoto Wafalme, de devenir roi parmi les rois. De vivre dans la grande hutte au centre du village et d’oeuvrer pour le bien du peuple. De faire des choses extraordinaires et de recevoir le respect des plus vieux. De participer aux conseils et surtout d’être enfin écoutés.

Chacun d’eux espère recevoir un don qui impressionnera tout le monde. Celui-ci veut faire tomber la foudre, celle-là veut pouvoir parler aux éléphants, un autre encore, un peu gourmand sans doute, veut pouvoir faire mûrir instantanément les fruits.

Dhaifu les écoute tous, toujours un peu en retrait. Il voudrait un grand pouvoir lui aussi. Un pouvoir pour que les autres arrêtent enfin de se moquer de lui ! Il pourrait faire tomber la pluie. Comme ça, à chaque fois qu’on se moquerait de lui, il provoquerait une grande sécheresse jusqu’à ce qu’on lui demande pardon à genoux ! Ou alors il deviendrait super fort en mangeant des bananes. Pour se faire respecter et pour rassurer sa mère aussi.

Wenye Hekima décide d’une autre stratégie pour obtenir le calme. Il s’assied en tailleur au milieu des enfants et ferme les yeux. Très vite les enfants l’imitent, pensant que c’est peut-être important de faire comme lui. Une fois le silence installé, Wenye Hekima sourit et dicte les différentes tâches à accomplir pour la cérémonie du soir. Qui va s’occuper de la décoration, qui du repas, qui des pigments pour préparer les couleurs que les enfants se mettront sur le visage.

La nuit de la pleine lune est toujours une très grande célébration et de coutume ce sont les futurs rois qui s’en occupent eux-même. La tradition considèrent que c’est à eux d’inviter le village à leur sacrement. Une façon de leur rappeler que leur pouvoir ne les exclue pas de se mettre au service de la communauté.

Les préparatifs ont occupé une bonne partie de la journée. Tout le village est maintenant assis autour d’un grand feu et Wenye Hekima raconte l’histoire du village. Au travers tous les évènements marquants qui ont ponctué celle-ci, il cite les Watoto Wafalme qui ont pu grâce à leur pouvoir et leur sagesse éviter les famines, les guerres ou les catastrophes naturelles. Parmi ceux qui sont devenus des héros du village, il y a Chanzo qui avait le pouvoir de trouver de l’eau et qui a permis d’établir le village de Watoto Wafalme sur une nappe phréatique immense. C’est aussi à lui qu’on doit l’invention des puits qui alimentent le village en eau.

Mais il y surtout l’histoire du grand Tawni qui a sauvé le village d’une attaque de lions. Il n’a écouté que son courage pour s’interposer entre les lionnes et le chef du village et c’est ainsi qu’il a découvert que son pouvoir était de pouvoir leur parler. Il leur a ainsi ordonner de laisser tous les villageois tranquille et leur a proposé de la viande séchée en échange. Une histoire dont les enfants raffolent.

Après l’histoire du village, Wenye Hekima présente les Watoto Wafalme qui ont découvert leur pouvoir depuis la dernière cérémonie de la Lune. Un seul d’entre eux s’est révélé. Mwamba, 12 ans, a découvert qu’il pouvait fondre les rochers en sable un jour où il n’en pouvait plus de les casser pour faire du mortier pour la hutte d’un de ses cousins.

Wenye Hekima en a profité pour rappeler que découvrir son pouvoir pouvait prendre beaucoup de temps et que celui-ci n’apparaît qu’une fois qu’on se montre digne de le recevoir. Jamais rien n’arrive par hasard et chaque pouvoir est utile en son temps.

Il demande ensuite si les futurs rois ont des questions. Uvumilivu lève la main et demande si c’est possible que 2 Watoto Wafalme aient le même pouvoir. Wenye Hekima sourit, souligne que c’est une très bonne question et répond que cela est déjà arrivé. Ou il peut arriver que 2 pouvoirs soient très proches ou se complètent. Plus de questions pour le moment.

Wenye Hekima indique qu’à partir de ce soir les Watoto Wafalme rejoindraient les autres dans la grande hutte au centre du village. Ils quittent la maison de leur mère dès ce soir. Ils doivent devenir autonomes et prendre leur place dans le village. Tous les jours ils se rendront utiles au travers différents travaux et, quand leur pouvoir se révélera, ils n’auront de cesse de chercher comment l’utiliser pour améliorer les conditions de vie de tous.

Au loin la Lune se lève. Il est temps de faire la fête et de célébrer les 6 enfants qui deviennent des Watoto Wafalme ce soir.

*****

Des mois ont passé depuis la nuit où Dhaifu est enfin devenu roi lui aussi. Mais rien n’a changé, les autres se moquent toujours de lui. Il faut dire que 2 semaines après avoir rejoint la grande hutte, il a brûlé sans faire exprès la paillasse de Mkali en trébuchant avec une bougie.

Aujourd’hui, il s’est isolé à l’extérieur du village. Il a renversé le potage de Wenye Hekima sur sa robe de cérémonie et il commence à se dire que sa place n’est peut-être pas au village. Il a beau faire tous les efforts, il finit toujours par provoquer une catastrophe. Il a entendu des adultes chuchoter sur son passage qu’il portait malheur. Que c’était sûrement par sa faute que son père avait été piétiné par le Buwa Kubwa. Il avait beau trouver la remarque idiote, le doute commençait à lui envahir l’esprit. C’est vrai qu’il n’était pas né à ce moment là, mais il était déjà dans le ventre de sa mère. Et s’il était vraiment le fruit d’une malédiction ? Peut-être que tout ça est possible ?

Il en est à se poser ce genre de questions quand il remarque un phénomène étrange. Tiré de sa rêverie par un chatouillis au bout de son pied, il en chasse une fourmi en soufflant. La fourmi rejoint alors les centaines d’autres fourmis rassemblées en cercle autour de lui. Formant des rang serrés, Dhaifu a l’impression qu’elles attendent quelque chose. Il n’ose pas bouger. Il a peur de se faire attaquer.

Il les observe quelques minutes mais aucune d’elles ne bouge ne serait-ce qu’une patte. Ne supportant plus d’attendre, Dhaifu se lève d’un bond, prêt à courir au moindre signal de danger. Les fourmis font alors quelque chose d’étonnant. Celles qui se trouvent derrière lui et sur ses flancs rejoignent celles qui lui font face et forment un monticule, tentant de se mettre à sa hauteur. Dhaifu a alors l’intuition qu’elles tentent de communiquer avec lui.

Pensant que ce sont probablement les heures passées au soleil qui lui ont tapé sur le crâne et provoquent une hallucination, le jeune Dhaifu hausse les épaules et avance vers le village. Il compte 5 pas dans sa tête et se retourne d’un coup pour voir si les fourmis sont toujours là.

Formant une flaque noire à 2 pas derrière lui, les fourmis s’arrêtent net. Pas de doute, elles le suivent. Pris de panique, l’enfant s’énervent un peu :

« Arrêtez maintenant ! Je rentre au village ! Laissez-moi tranquille ! »

Aussitôt ces mots prononcés, Dhaifu ressent une vague de tristesse l’envahir. N’y prenant pas garde, il se retourne et continue sa route vers le village, comptant de nouveau 5 pas avant de se retourner. Les fourmis n’ont pas bougé et la vague de tristesse revient, plus forte. Il comprend que ce n’est pas sa tristesse à lui mais celle des fourmis.

Intrigué, il revient vers elles et s’assied par terre. Aussitôt les fourmis re-forment un cercle autour de lui et la tristesse disparaît.

« Mais je ne peux pas vous emmener avec moi ! » leur crie-t-il

Et la tristesse revient. Alors Dhaifu fait comme sa mère faisait lorsqu’il était petit et qu’il se retrouvait seul dans la hutte familiale. Il leur raconte une histoire. Il choisit celle de son Père, Jasiri, qui est parti affronter le Buwa Kubwa pour que le village reste en sécurité. Arrivé à la fin de l’histoire, Dhaifu a les yeux humides.

« C’est pour ça que vous ne pouvez pas venir ! C’est dangereux ! Si je vous ramène au village, les autres vont vouloir vous écraser ! Et en plus ils se moqueront de moi parce que j’ai des amies fourmis. Je reviens vous voir demain ! »

Au loin, le soleil teinte le ciel de ses dernières lueurs, il faut vraiment regagner le village. Dhaifu dit au-revoir à ses nouvelles amies et rejoint la hutte en courant. Le repas est sur le point d’être servi. Il se fait reprendre par Umeme, le plus âgé des rois. Son âge lui confère le rôle de chef sous la hutte. Le fait qu’il puisse déclencher la foudre, le respect que tout le monde lui accorde.

Dhaifu hoche la tête face à la réprimande et file s’installer à table. Au loin il entend quelqu’un dire “Toujours à se faire remarquer lui !” mais Dhaifu laisse couler. Il sourit en pensant aux fourmis. Il a enfin des amies qui ne se moquent pas de lui !

Les jours passent et Dhaifu ne rate jamais une occasion d’aller jouer avec ses fourmis. Il a appris à dialoguer avec elles. Il ne comprend pas trop comment ça marche parce qu’il n’a plus besoin de leur parler pour qu’elles le comprennent et il les comprend alors que les fourmis ne parlent pas. Mais il a décidé que ce n’était pas la peine d’y réfléchir trop longtemps. L’important c’est qu’ils peuvent se comprendre, jouer et se raconter des histoires.

Mais il a de plus en plus de mal à mentir sur ce qu’il va faire pendant son heure de pause, là bas, en dehors du village. En plus, comme son 7ème anniversaire approche, sa mère s’inquiète beaucoup. Tout le village craint le retour du Buwa Kubwa mais la mère de Dhaifu est terrifiée. Elle n’aime pas savoir son fils loin d’elle, aussi elle vient lui rendre visite dans la grande hutte tous les soirs après le repas. Dhaifu adore ce moment partagé avec sa mère même si les autres le traitent de mtoto.

Un soir de pleine lune, pendant la cérémonie des Watoto Wafalme, Wenye Hekima annonce qu’il faut se préparer. Le Buwa Kubwa n’est pas loin et il faut être vigilant. Dès que les lueurs violettes qui annoncent son arrivée apparaîtront dans le ciel, il faudra dresser les barricades, enfouir les récoltes et les futurs mères ainsi que les jeunes enfants devront se réfugier sous la grande hutte qu’il faudra protéger coûte que coûte.

La tension est palpable est tout le monde a peur. Le Buwa Kubwa terrorise le village depuis sa création. Il change la couleur du ciel et arrive dans un vacarme assourdissant. C’est un géant qui vient tout casser. Quand il s’approche la terre tremble et l’air se charge d’une forte odeur de souffre.

Celles et ceux qui se souviennent des précédents passages du Buwa Kubwa en font encore des cauchemars la nuit. Et personne ne se moque d’eux.

Malgré la peur, le village se prépare. Les jours passent sans que l’alerte ne soit donnée. Dhaifu arrive un peu à voir ses amies fourmis mais moins qu’avant. Elles lui manquent.

Un soir, alors qu’il débarrasse la grande tablée, le tambour de guerre du village retentit. Levant les yeux vers l’horizon, Dhaifu se rend compte avec horreur que le ciel s’est teinté d’un violet sinistre. Le Buwa Kubwa est en route. Il sera bientôt là !

La panique envahit le village, tout le monde court dans tous les sens. Wenye Hekima tente de ramener un peu de calme pour organiser les différentes manoeuvres mais le vieil homme a du mal à se faire entendre.

Prise de panique Nguvu déboule dans la grande hutte cherchant Dhaifu partout. Elle ne veut pas le perdre. Oh non elle ne veut pas ! Elle le cherche partout ! Où est Dhaifu ? Elle demande à tous les enfants qui sont là. Personne ne sait. Nguvu se met à pleurer, elle a si peur pour son fils. Pourquoi est-ce qu’il n’est pas là avec les autres ?

Voyant la mère de Dhaifu dans cet état, Uvumilivu vient la voir.

– « Il a parlé d’aller chercher ses amis avant de se mettre à courir vers la sortie du village. C’est tout ce que je sais. »
– « Comment ça ses amis ? Ce n’est pas vous ses amis ? »

Uvumilivu secoue tristement la tête pour signifier que Dhaifu ne parlait certainement pas d’eux. Nguvu est effondrée. La couleur immonde a envahit le ciel et le vacarme du monstre commence à se faire entendre. Pourquoi Dhaifu a t-il quitté le village ?

Dhaifu a eu très peur pour ses fourmis. Il a peur du Buwa Kubwa mais quand il a pensé que ses fourmis étaient toutes seules là bas, en dehors du village risquant de se faire écraser comme son père, son sang n’a fait qu’un tour. Il a quitté la hutte en courant. Il cavale pieds nus dans la poussière en se bouchant le nez car l’odeur putride du Buwa Kubwa commence à se faire sentir. Le vacarme commence à gronder à ses oreilles et tout autour de lui prend une teinte violacée. Sa tête lui crie qu’il devrait faire demi-tour mais son cœur est bien décidé. Il ne va pas laisser ses amies seules face au danger.

Il arrive à leur point de rendez-vous. Il y a beaucoup de vent. Les fourmis ne sont pas là. Dhaifu a très peur. Pour elles, mais aussi pour lui, le sol commence à trembler. Il ne devrait pas être là. Dhaifu essaie de se calmer. Où irait-il s’il était aussi petit qu’une fourmi pour fuir le Buwa Kubwa ?

Dhaifu regarde autour de lui et va vers le plus gros des rochers. Arrivé tout prêt, il se penche. Une fourmi se montre et lui dit qu’elles ont eu peur qu’il ne vienne pas alors elles se sont cachées. Elle lui demande de venir avec elles. Il ne faut pas rester dehors, le danger est proche ! Dhaifu explique tristement qu’il est trop grand pour rentrer là-dessous. Il va rentrer au village car sa mère doit beaucoup s’inquiéter mais il ne voulait pas laisser ses amies toute seule alors que le Buwa Kubwa est en route.

La fourmi demande à Dhaifu d’attendre. Elle disparaît de nouveau sous le rocher. Elle revient quelques secondes plus tard, accompagnée de toutes les autres. Elles ont décidé. Si il ne peut pas venir avec elles, alors elles iraient avec lui. C’est comme ça et pas autrement.

Dhaifu hésite, ce rocher a l’air très solide, il pourrait surement protéger ses fourmis. Mais il n’aurait jamais l’esprit tranquille de les savoir loin. Au village, tout le monde sera bien trop préoccupé pour remarquer ses amies. Il pourrait veiller sur sa mère et les fourmis en même temps. Mais il faut faire vite, l’air dégage une odeur très forte. Le Buwa Kubwa n’est vraiment plus très loin.

Il accepte. Pour aller plus vite, il demande aux fourmis de grimper sur lui et de ne plus bouger pour ne pas trop le chatouiller. Une fois que toutes les fourmis sont sur lui et qu’il a fini de rigoler à cause des milliers de petites pattes qui lui ont caressé la peau, Dhaifu se met à courir vers le village. Il court le plus vite possible. Le bruit qui annonce l’arrivée du Buwa Kubwa est maintenant insupportable, il est obligé de se mettre les mains sur les oreilles. Et pour l’odeur, il arrête parfois de respirer tellement c’est insupportable. En approchant du village, Dhaifu regarde au loin, il aperçoit la forme du Buwa Kubwa. Dans tout ses rêves, il ne l’avait jamais imaginé aussi grand. Plus grand qu’un éléphant ! Un monstre digne de ses pires cauchemars. Un grand monstre qui pue et fait beaucoup de bruit !

Arrivé dans le village, Dhaifu fonce vers la hutte de sa mère mais il la trouve vide. La terre tremble maintenant beaucoup, tous les objets bougent. Dhaifu ressent sa peur et celle des fourmis, il a l’esprit un peu troublé. Il court vers la grande hutte en criant « Mama ! Mama ! » mais sa petite voix ne couvre pas le bruit du Buwa Kubwa. Arrivé dans la grande hutte, il trouve les plus petits recroquevillés dans un coin. Les plus grands et ceux qui ont un pouvoir doivent être avec les adultes, prêts à affronter le Buwa Kubwa pour qu’il ne casse pas tout dans le village et pire encore.

Nguvu veille sur les plus petits et elle a peur de vivre une hallucination quand elle voit Dhaifu entrer. Elle se précipite vers lui pour le prendre dans ses bras mais Dhaifu arrête sa mère d’un geste de la main :

« Attention ! J’ai mes fourmis ! Tu vas les écraser ! Laisse les descendre d’abord. »

Dhaifu demande à ses fourmis d’aller se réfugier sur les murs ou dans le toit de la grande hutte pour ne pas se faire écraser par les autres enfants ou sa mère. Il se tortille un peu quand elles descendent, ça chatouille beaucoup trop mais il aime bien !

Nguvu ne sait pas quoi penser quand elle voit ces centaines de fourmis descendre de son fils et monter sur les murs de la hutte.

Une fois toutes les fourmis descendues, Dhaifu plonge dans les bras de sa mère.

– « Je vais bien Mama ! Ne t’inquiète plus.
– Oh mon petit j’ai eu si peur. Si peur. »

Dehors, un grand bruit suivi de cris se fait entendre. On entend aussi distinctement une respiration très forte. Profonde. Le Buwa Kubwa vient de briser la barrière qui cerne le village de Watoto Wafalme. Il est là, ça y est. A quelques mètres de la grande hutte. Les enfants crient leur peur, Nguvu ne peut s’empêcher de trembler en serrant Dhaifu très fort dans ses bras.

Dhaifu ne supporte pas de voir sa mère dans cet état. Ça lui fait mal au ventre. Il ne supporte pas que le Buwa Kubwa puisse lui faire autant de mal. Et puis c’est ce monstre qui lui a pris son père. C’est ce monstre qui terrorise tout le monde et qui fait du mal au village. Ce monstre costaud à la peau dure que personne n’a jamais réussi à vaincre. Il n’y a que le grand Werevu qui a réussi à lui prendre un œil avec sa lance, il y a une vingtaine d’années de ça.

Les fourmis avertissent Dhaifu que le Buwa Kubwa est tout prêt et que la hutte ne pourra protéger personne. Le jeune garçon se dégage des bras de sa mère et lui fait un bisou sur le front.

« Je t’aime Mama, et je ne veux plus te voir souffrir. Tu dois me faire confiance, j’ai une idée. »

Dhaifu ferme les yeux et partage son idée avec les fourmis. Certaines d’entre elles ont un peu peur mais la majorité trouve que c’est une très bonne idée, qu’elles sont tellement petites qu’il y a peu de risque pour elles. En revanche, elles ont très peur pour Dhaifu. Mais Dhaifu leur fait confiance.

Les fourmis grimpent sur Dhaifu, Nguvu crie et essaie de les en empêcher. Dhaifu rassure sa mère.

« Ce sont mes amies Mama ! Elles ne me font pas de mal, elles me protègent et je les protège aussi. C’est elles que je vais voir en dehors du village. Elles sont le cadeau que Malkia Wa Asili m’a fait pour que je ne sois plus tout seul. Ensemble, nous allons vaincre le Buwa Kubwa ! »

Ne laissant pas à sa mère le temps de réagir et de l’en empêcher, Dhaifu fonce en dehors de la hutte, dans les ruelles du village, il attrappe tous les cailloux qu’il peut et repère le Buwa Kubwa. Facile, il est tellement grand, qu’il dépasse toutes les huttes, on ne voit que lui. Il est vraiment pas beau. Le ciel est tout mauve et ça pue tellement !

Dhaifu remonte les ruelles pour se rapprocher du monde. Il a besoin d’attirer son attention. Les fourmis sont bien cramponnées, il ne faut pas tomber, c’est pas le moment !

Ça y est ! Dhaifu voit la tête du Buwa Kubwa. Face à lui, les adultes du village, projettent leurs lances, des cailloux, tout ce qu’ils peuvent, mais les projectiles ne font que ricocher sur le cuir de la bête qui prend un malin plaisir à donner des coups de cornes dans tout ce qui se trouve à sa portée.

Dhaifu se faufile pour avoir un bon angle de tir tout en étant bien visible du monstre. Il attrape un caillou et vise l’oeil du Buwa Kubwa pour attirer son attention. Il lui montre ses fesses pour énerver l’animal et se met à cavaler vers la sortie du village. Il ne veut pas mettre les autres en danger pour exécuter son plan. Le Buwa Kubwa est trop grand, si ça marche, il écrasera des huttes, des gens, il doit l’éloigner.

Les adultes s’affolent en voyant le petit Dhaifu faire une chose aussi insensée. Mais ça fonctionne, le Buwa Kubwa n’a pas aimé et focalise son attention sur le garçon qui court aussi vite qu’il peut.

En voyant le Buwa Kubwa pivoter vers lui, Dhaifu croit que son coeur s’arrête, il a très peur mais il doit le faire. Il ne peut plus laisser cette bête immonde terroriser son village. En passant dans une ruelle, Dhaifu aperçoit des Watoto Wafalme regroupés autour d’un enfant allongé. Il croit reconnaître la tunique de Umeme mais il n’est pas sûr. Les enfants pleurent. Dhaifu se met de nouveau en colère. Oui c’est sûr ! Tout ça doit s’arrêter !

Quand la sortie du village approche, Dhaifu donne le signal aux fourmis. Une à une, elles sautent du jeune garçon qui court toujours aussi vite qu’il peut. Ils se souhaitent bonne chance.

Quand il estime qu’il a réussi à faire sortir le Buwa Kubwa suffisamment, Dhaifu s’arrête, à bout de souffle. Le monstre n’est pas très loin derrière lui et les adultes ainsi qu’une poignée de rois lui ont aussi couru derrière. Tous se demandent ce que Dhaifu fabrique. Ils ont déjà essayé d’éloigner le monstre par le passé, mais ça n’a jamais marché, il revient toujours briser le village et tout détruire. Il entend à travers le vacarme qu’on lui crie d’arrêter ses bêtises, qu’il fait n’importe quoi. Mais ça ne change pas de ce qu’on lui dit d’habitude alors Dhaifu n’y fait pas attention. C’est à ses amies de jouer maintenant et il a confiance en elles.

Quand le Buwa Kubwa est passé devant elles, les fourmis se sont précipitées pour lui grimper dessus. La peau du monstre est tellement épaisse qu’il ne s’en rend même pas compte. Nahodha, la plus vieille des fourmis soldats, lance aux autres : “J’espère que vous avez faim !” Les fourmis rigolent et se souhaitent du courage pour leur mission.

Elles se divisent en deux groupes. Celles qui vont attaquer par la tête et celles qui ont perdu aux tirage au sort et vont attaquer par l’arrière. Elles courent, le temps est compté, Dhaifu est en danger si elles ne vont pas assez vite.

Elles se dépêchent et entrent à l’intérieur du monstre. Par son nez, sa bouche et à l’arrière par les trous qui s’y trouvent. Une fois à l’intérieur, les fourmis font autant de dégâts qu’elles peuvent, elles découpent tout sur leur passage.

C’est la grande idée de Dhaifu. Si le monstre est trop costaud pour qu’on puisse lui faire du mal depuis l’extérieur alors il faut lui faire du mal à l’intérieur. Et ça a l’air de marcher.

Le Buwa Kubwa a poussé un grand cri et il s’est immobilisé. Il ouvre grand l’oeil et ne comprend pas ce qui lui arrive. Il a mal ! Lui qui n’a jamais craint ni rien ni personne. En poussant un deuxième cri, il se laisse tomber à terre et se roule pour essayer de se débarrasser des picotements, mais ça ne change rien, il a de plus en plus mal.

Les villageois qui assistent à la scène sont effarés et ne comprennent pas non plus ce qui arrive. Comment le petit Dhaifu arrive à faire ça. Lui qui ne fait que des bêtises ?

Le Buwa Kubwa se roule et crie pendant de nombreuses minutes. Dhaifu prie très fort pour que toutes ses amies aillent bien. Tout à coup, le Buwa Kubwa se raidit, puis retombe en une forme molle. C’en est fini de lui. Les fourmis lui ont mangé le coeur.

2 wapiganaji s’approchent prudemment et plantent leurs lances dans les fesses du gros monstre. Aucune réaction. Le ciel commence à s’éclaircir et à retrouver ses couleurs normales. Il y a d’abord un silence intense puis tout le monde saute de joie.

« Le Buwa Kubwa est vaincu ! Le Buwa Kubwa est vaincu ! » Tout le monde danse et chante autour de la bête.

Tout le monde sauf Dhaifu. Dhaifu attend. Ses fourmis doivent sortir maintenant. Son coeur bat très vite. Il espère qu’elles auront le temps.

Au bout de quelques minutes, la bouche du Buwa Kubwa se met à cracher des centaines de fourmis. Dhaifu saute de joie à son tour ! Les fourmis le rejoignent et lui grimpent dessus en chantant elles aussi. Elles ont réussi, le Buwa Kubwa ne fera plus de mal à personne !

Voyant le ciel se dégager et entendant les cris de joie, c’est tout le village qui vient voir ce qu’il se passe et qui se joint aux danses et aux chants en apercevant le Buwa Kubwa étalé par terre.

Quand Wenye Hekima s’avance, tout le monde se calme et écoute.

– « Qui a réussi un tel miracle ?
– C’est Dhaifu le tout petit, Ô Grand Sage. Mais on ne sait pas comment, répondent les Wapiganaji
– Dhaifu ? »

Wenye Hekima le cherche des yeux. Dhaifu est resté à l’écart de la foule. Wenye Hekima s’approche et découvre un Dhaifu couvert de fourmis. Il est intrigué.

– « Que font toutes ces fourmis sur toi Dhaifu ?
– Ce sont mes amies Wenye Hekima ! C’est elles qui ont vaincu le Buwa Kubwa !
– Tes amies ?
– Oui ! Grâce à elles je ne suis plus tout seul. Et elles ne se moquent pas de moi.
– Comment ont-elles vaincu le Buwa Kubwa ?
– C’est parce que j’ai eu une idée ! Les histoires que tu nous racontes disent que le Buwa Kubwa est invincible, qu’aucune lance ne peut percer son cuir. Alors j’ai pensé que ce n’est pas ce qu’il faut faire. Je me suis dit : si on ne peut pas lui faire du mal de dehors alors il faut le faire de dedans ! Et mes fourmis sont très petites et très courageuses et très fortes ! Alors elles peuvent faire ça et c’est ce qu’elles ont fait. Mais c’est Nahodha qui a eu l’idée de dire à tout le monde de se rejoindre au cœur du Buwa Kubwa pour en finir une fois pour toutes.

Dhaifu tend la main et une fourmi s’avance. Wenye Hekima sourit, et tout en se penchant pour saluer il dit :

– « Merci beaucoup vénérables fourmis. Merci à toi Dhaifu. Ensemble, vous avez sauvé le village de son horrible malédiction. Et toi Dhaifu, tu nous as prouvé que l’on avait tort de te juger et que nous ne devons plus t’appeler comme cela. Tu viens d’inscrire ton nom dans l’histoire du village. Tu peux être fier de toi jeune Thamani. Ta mère a bien choisi ton nom. »

Se retournant vers les villageois, Wenye Hekima crie pour que tout le monde entende :

« Rentrons soigner les blessés. Ensuite nous célébrerons pendant 40 jours la prouesse de Thamani et de ses fourmis.

Les villageois poussèrent en cœur un cri d’approbation et petit à petit tout le monde rentre dans le village en scandant le nom de Thamani.

Thamani regarde cette foule et s’inquiète beaucoup. Il ne voit pas sa mère. Alors il recommence à courir, tout droit jusqu’à la grande hutte. En entrant, il voit sa mère, effondrée sur une paillasse. Son cœur s’arrête, il se précipite vers elle.

« Mama ! Mama ! Réveille-toi ! Réveille-toi ! »

Les fourmis descendent et entourent Thamani. Le petit garçon prend sa mère dans ses bras. Le visage de Nguvu est mouillé, sa mère a beaucoup pleuré. Il lui embrasse le front comme avant de partir.

« Réveille toi Mama ! Je suis là ! On a réussi ! Le Buwa Kubwa ne reviendra plus te faire du mal ! Réveille toi Mama ! »

Thamani se met à pleurer. De grosses larmes roulent sur ses joues et viennent mourir sur le visage de sa mère. Thamani pleure, pleure et pleure encore.

Le visage mouillé par les larmes de son fils, Nguvu ouvre enfin les yeux.

« Thamani ! Mon précieux. J’ai cru que je t’avais perdu toi aussi. »

Thamani laisse éclater un gros sanglot, de joie cette fois et serre très fort sa mère dans ses bras.

« Je suis là Mama ! Et le Buwa Kubwa ne reviendra plus jamais te hanter ! »

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Voici comment s’achève l’histoire du jeune garçon dont tout le monde se moque et qui sauve son village. Lui le petit, le maladroit et ses amies fourmis furent célébrés pendant 40 jours et 40 nuits. Depuis lors, à chaque pleine lune Wenye Hekima raconte comment Thamani a sauvé le village des Watoto Wafalme avec son pouvoir incroyable : être l’ami des fourmis. Ni le chef, ni le roi, mais simplement l’ami.

Lexique (traduction des termes en Swahili dans le texte) :

Watoto Wafalme : Les enfants rois
Mtoto : bébé
Malkia Wa Asili : Reine de la nature
Dhaifu : Le faible
Wenye Hekima : Le sage
Thamani : Précieux
Jasiri : Courageux
Buwa Kubwa : Grand Buffle
Nguvu : Force
Chanzo : Source
Tawni : Fauve
Mwamba : Rocher
Uvumilivu : Patience
Mkali : Brillante
Umeme : La Foudre
Werevu : Habile
Nahodha : Capitaine
Wapiganaji : Guerriers

Cette histoire est écrite dans le cadre du projet 12×12. Une histoire à thème imposé pour chaque mois de l’année 2018. Watoto Wafalme est l’histoire de Mars dont le thème est « L’enfant Roi ».

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