Quelque part dans une dimension parallèle à la nôtre :

Giboulda et Hanciet raccrochent leur salopettes de travail aux vestiaires après une autre grosse journée de travail.

– « C’est vraiment nul d’être pressés par le temps comme ça ! dit Giboulda
– M’en parle pas, j’ai plus de tentacules ! En plus avec la réduction des effectifs, ça va pas s’améliorer ! Ils sont complètement tarés de nous faire ça !
– Et puis y a toujours plus d’humain ! Je vois vraiment pas comment on est sensé s’en sortir.
– Ohlala m’en parle pas, j’ai dû m’occuper de 10000 de plus aujourd’hui. Vivement les vacances !
– Ouais, plus qu’une journée de boulot et on en aura fini ! »

Giboulda et Hanciet travaillent à la MEH, la Maintenance de l’Espèce Humaine. Et comme vous avez pu le constater, l’humeur n’est pas au beau fixe chez les employés. Réduction des coûts, compression du personnel, charge de travail qui augmente. La machine s’enraye, on est au bord de l’implosion. A force de pousser ses employés à bout, la MEH s’expose à de possibles problèmes…

Hanciet rentre chez lui en émettant un son qui pourrait se traduire par un sifflottement dans son véhicule. Je ne peux pas vraiment dire “voiture” car ça n’y ressemble pas vraiment. Disons que ça lui permet de se déplacer plus aisément que sur les 3 tentacules qui lui servent de pieds. Pour faire simple.

En fait, vous raconter cette histoire va être difficile sans faire de comparaison avec le monde humain. Alors pour plus de facilités, disons que je me permettrai quelques comparaisons tout au long de cette histoire.

De toutes façons, je ne sais pas si un autre humain pourra lire ça un jour vu que je suis coincé ici alors pourquoi est-ce que je me prendrai la tête ?

Mais je divague. Revenons-en à l’histoire. Vous comprendrez comment tout ça est arrivé. Enfin comment tout ça m’est arrivé.

Donc, Hanciet rentre chez lui en sifflotant dans son véhicule. Siffloter lui procure de la joie, une prouesse de son espèce pour éviter de devoir gérer la dépression. Car chez lui, personne ne l’attend. Hanciet vit seul et cela commence à lui peser. Malgré tous les efforts qu’il fait pour s’intégrer dans un gloupelchag euh – mh – une communauté, il finit toujours par faire une bêtise qui lui vaut l’expulsion immédiate.

Alors qu’il ouvre la porte de chez lui, Hanciet repense à sa journée avec Giboulda. Avec elle les journées passent vite. Et il ne fait pas de bêtise. Elle sait s’y prendre avec lui et le cadrer lorsque c’est nécessaire. Et puis elle ne lui hurle jamais dessus comme tous les autres. Elle ne se moque jamais. Elle prend le temps de lui expliquer. Elle s’est bien énervée quelques fois mais jamais jusqu’à devenir pourpre comme les autres.

Attention, ici je veux dire littéralement pourpre. Les Schrimbeldjack changent de couleur en fonction de leurs émotions. C’est une chose que j’ai très vite apprise à force d’observer ce monde à travers la poche ventrale d’Hanciet.

Bref.

Hanciet est chez lui et il pense à Giboulda. Tout en…se nourrissant il se dit qu’il a de la chance de la retrouver demain. Et qu’il n’a pas vraiment hâte que ce soit les vacances. En fait il préfère aller travailler. Il se sent moins seul et il est avec elle.

Après une soirée monotone et une bonne nuit de sommeil, Hanciet entre dans son véhicule toujours en sifflotant, s’offrant un supplément de joie avant d’aller au boulot. Mais il est vite réfréné dans son enthousiasme quand il reçoit un message télépathique. Un genre de texto qui lui arrive directement dans la tête et qui lui informe que Giboulda ne sera pas présente aujourd’hui. L’un de ses enfants est malade. Elle sera remplacée par Yagriff.

A cette annonce Hanciet se pare de gris. Déception de ne pas voir Giboulda, et puis surtout de devoir faire équipe avec Yagriff, cet espèce de grand costaud qui ne fait que le rabaisser tout le temps.

Depuis que Hanciet travaille à la MEH c’est la première fois que Giboulda s’absente. Il s’inquiète et lui envoie un texto mental de soutien. Il n’a plus la force de siffloter. Son moral est en baisse drastique.

Arrivé à la MEH, il enfile sa salopette à l’envers. Yagriff se moque de lui. Il se rend aux toilettes avant le briefing du matin mais il reste coincé à l’intérieur. C’est le chargé de maintenance qui vient le délivrer, en riant de la situation. Hanciet arrive en retard au briefing et doit passer devant tout le monde pour aller s’installer à sa place. Tout le monde y va de son petit commentaire. Hanciet sent bien que cette journée va être interminable pour lui. Il est maladroit de nature, mais plus il est maladroit et plus cela le stresse. Et plus il est stressé, plus il est maladroit. Ce qui lui vaut une malheureuse célébrité.

Le brief finit, Hanciet retrouve Yagriff dans le sas de transfert. Il soupire. Son gris pâle s’est transformé en gris souris. Yagriff quant à lui est d’un rouge vif traduisant son assurance et sa volonté à toute épreuve. Hanciet s’applique sur le tableau de commande pour préparer sa tournée quand Yagriff l’interpelle :

– « Alors casse-tout, prêt à relever le défi ? 100 000 chacun, ça commence à faire ! Va pas falloir t’emmêler les tentacules !
– « Je vais faire ce que je peux, répond Hanciet, penaud. »

Le portail s’ouvre sur le monde des humains, sur mon monde. Hanciet et Yagriff le traversent pour une nouvelle journée de travail.

Leur travail en gros, c’est de faire des réglages sur nous autres, les humains. On a toujours cru qu’on était pas tout seuls et on avait raison. C’est juste qu’on regardait pas là où il faut. On vit tous, en tout cas les Schrimbeldjack et nous au moins, dans des sortes de dimensions parallèles.

Y a pas mal de trucs qui diffèrent dans nos mondes. Le temps ne s’écoule pas du tout de la même façon, les déplacements n’ont pas exactement la même définition non plus. Le plus troublant reste qu’ils n’ont pas les mêmes états de matières que nous. Pas pour tout. Je retrouve le solide, le liquide et le gazeux et je dois avouer que les 2 autres me font flipper. Je me suis évanoui la première fois que j’ai été en face d’un objet en blulbe. Mon cerveau n’était pas préparé. Je crois bien qu’il ne le sera jamais. Impossible. C’est beaucoup trop… Je préfère ne pas y penser !

Toujours est-il que quand tout ça est arrivé, moi j’étais tranquillement dans ma chambre. J’avais pas envie d’aller me coucher alors je veillais tard. Je dessinais tranquillement dans mon carnet.

On était le 28 Février, j’avais mis un peu de musique, pas trop fort pour pas réveiller mes parents. J’ai su qu’il se passait quelque chose quand mon réveil, ma montre, mon ordinateur, tous les appareils sur lesquels je pouvais garder l’oeil se sont bloqués à 23:59:59.

J’ai eu le temps de finir de dessiner mon renard avec tous les détails et l’heure n’avait toujours pas bougé.

Je me faisais la réflexion quand j’ai entendu du bruit au salon. Je me suis figé. C’est la première fois que j’ai entendu le sifflottement bizarre d’Hanciet. Un espèce de son qui rentre directement dans votre crâne. Par l’arrière. Juste avant la nuque.

Je me suis avancé tout doucement vers la porte de ma chambre et je l’ai entrouverte. J’ai vu une ombre vraiment bizarre qui montait les escaliers. Puis ce qui montait est passé sous la lumière en arrivant sur le palier, à 3 mètres de moi.

C’est la première fois que j’ai vu Hanciet. Il s’est mis à faire un bruit strident et moi, je me suis évanoui.

Quand j’ai réouvert les yeux, Hanciet était toujours près de moi. Il sautait dans tous les sens en faisant un peu un bruit de modem 56K et il clignotait de différentes couleurs. J’étais complètement bloqué. Mon cerveau ne savait pas quoi faire de lui. Je savais même pas si il était réel.

A un moment il s’est aperçu que j’étais réveillé et il s’est arrêté de s’agiter dans tous les sens pour me fixer.

On s’est fixé longtemps sans faire un bruit ni lui, ni moi. Il avait l’air tout aussi effrayé que moi. Ca m’a un peu rassuré. Mais après il a sorti un truc hyper bizarre de sa poche dorsale et il me l’a collé sur le cou. J’ai eu tellement peur que j’ai mouillé mon pantalon. Mais en fait c’est un petit bijou de technologie qui nous permet de communiquer par la pensée et dans la même langue.

Il m’a demandé pourquoi j’étais pas éteint comme tous les autres. J’ai tout de suite pensé qu’il avait tué tout le monde. Il a sursauté et s’est agité dans tous les sens. J’ai eu encore plus peur.

Il m’a dit pas “mort” mais “éteint”. Il m’a dit que c’était le jour de maintenance et que normalement, j’aurais dû être mis hors tension pour qu’il puisse faire son travail.

J’ai buggé.

Puis on a entendu du bruit en bas et il s’est remis à clignoter en sautant partout avant de me dire qu’il fallait que je le suive si je ne voulais pas qu’on ait de très gros ennuis tous les deux.

Mon cerveau a accepté de faire ça. Je dis mon cerveau parce que sincèrement, moi, j’étais plus en contrôle de beaucoup de choses. C’était trop difficile à assimiler cette créature moche qui me parle directement dans ma tête grâce à un objet d’une forme indescriptible qu’il me colle sur la gorge. J’étais passé en mode automatique un peu.

Le bruit du bas se rapprochait de nous. Quoique ce soit, il était maintenant dans le couloir menant à l’escalier. Hanciet m’a entraîné dans le fond de ma chambre. Il a fait quelque chose qui a ouvert un portail, là au milieu, au dessus de mon tapis imprimé circuit de voiture. Un genre de grand trou qui fait de la lumière, comme dans les films de science fiction. Il m’a poussé dedans et il m’a ordonné de ne surtout pas bouger sinon je mourrais à coup sûr.

Le trou s’est refermé autour de moi et j’étais dans une pièce un peu grise, sans véritable forme et des trucs bizarres flottaient dans l’air. Rien autour de moi ne ressemblait à quelque chose de connu. Ni visuellement, ni olfactivement, ni auditivement et le toucher, j’avais pas trop envie d’essayer. Vu la gueule des murs, j’appréciais déjà d’avoir un truc solide sur lequel poser mes pieds.

Hanciet est arrivé je ne saurais dire combien de temps après. Il est apparu et il m’a poussé dans un mur. Mais quand je dis dedans, c’est pas une figure de style. J’étais vraiment dans le mur. Tout de suite après, y a un autre genre d’Hanciet qui est apparu. C’était Yagriff. Ils ont fait du bruit et ils ont changé de couleurs plusieurs fois puis Yagriff s’est éloigné.

Hanciet a plongé sa main dans le mur pour m’en sortir et m’a recollé son traducteur dans le cou.

– “Bienvenu dans mon monde, humain. Je sais pas du tout comment on va se sortir de là mais je pouvais pas te signaler, ils t’auraient probablement tuer pour éviter des problèmes. J’ai pas envie de te tuer. Tu n’as pas essayé de le faire toi. Le travail est fini, les portails sont fermés jusqu’au prochain jour de boulot. Pas de chance pour nous, demain c’est congé. Il faut attendre. »

Comme je n’arrivais plus à penser correctement et qu’il y avait probablement un million de questions qui se battaient pour avoir la priorité dans ma tête, il m’a juste dit :

– « C’est compliqué. Saches juste que tu n’aurais jamais dû me voir et que tu ne devrais vraiment vraiment vraiment absolument pas être ici et que toi et moi maintenant, on est dans des ennuis vraiment énormes. Euphémisme. »

Il marqua une pause.

– « Je vais t’emmener chez moi. »

Il tourna en rond un certain temps. C’est comme ça que les Schrimbeldjack réfléchissent. Après, il a attrapé un genre de draps, l’a mis sur moi et m’a mis dans sa poche ventrale. Super, je venais de me faire avaler par un genre d’extra-terrestre caméléon à la technologie évoluée. Mais je dois dire que c’était confort là-dedans. Bien au chaud enveloppé dans une matière étrange et je pouvais voir à travers son corps.

On est sorti du bâtiment dans lequel on était et on est monté dans son véhicule.

J’ai cru que j’allais mourir.

En fait c’est un genre de boite qui te photocopie un peu plus loin de toi même à intervalles réguliers. C’est comme si on te collait un sparadrap sur chacune de tes cellules et qu’on te les arrachait tous d’un coup. Tu fermes les yeux parce que ça fait trop mal et quand tu les ouvres, t’es un peu plus loin que là où t’étais au départ et ça recommence jusqu’à ce que tu sois où tu veux. C’est horrible. Je crois que je suis tombé dans les pommes quelques fois.

Une fois chez Hanciet, il m’a sorti de son ventre. J’étais toujours dans un état semi conscient pour cause de trop d’informations incompréhensibles pour mon pauvre cerveau humain. Hanciet m’a fixé de ses 5 yeux et puis il m’a recollé son traducteur télépathique sur le cou.

– « Je crois que j’ai dû me louper dans le paramétrage à cause de Yagriff. Il m’a déconcentré ! J’ai dû oublier de t’éteindre. Ou alors c’est parce que je pensais trop à Giboulda. En tout cas, nous voilà obligés d’attendre. Et personne ne doit jamais savoir que tu es là ! Jamais ! Jamais ! Jamais !

– Comme j’étais incapable d’avoir une réaction autre que des clignements d’yeux, Hanciet a bien voulu m’expliquer plus en détails où j’étais, pourquoi je me trouvais là, la nature de son travail et surtout pourquoi je ne pouvais pas repartir tout de suite. »

La Maintenance de l’Espèce Humaine est chargée des ajustements et de la petite maintenance nécessaire pour que nous survivions en tant qu’espèce. Sur un plan général. Mais il faut opérer de mineurs changements sur chaque individu pour que l’équilibre se fasse. Pour pouvoir effectuer leur maintenance, les Schrimbeldjack sont obligés de nous mettre sur pause. Pour ça, chaque agent doit entrer son périmètre d’action et surveiller le nombre d’humains à sa charge. Hanciet étant distrait, il a surement fait une erreur de manipulation. C’est pour ça que je suis resté éveillé.

Le temps s’écoule bien différemment ici. Il est plus élastique. Pour effectuer leur maintenance, les Schrimbeldjack ont besoin de trois jours de travail. Ils ont ensuite une journée de repos. Pendant qu’ils travaillent, nous sommes en pause. Mais pendant leur jour de repos, nous pouvons continuer nos activités humaines normalement.

En fait les Schrimbeldjack travaillent lors de ce qui serait notre 29 Février annuel. Et c’est cette maintenance qui explique que ce jour n’existe qu’une fois tous les 4 ans pour nous.

J’ai été soufflé d’apprendre ça. Je comprends qu’on puisse pas nous donner la vraie explication à l’école mais quand même. Inventer des bouts d’années perdus en rotation de la Terre, c’est vachement plus tordu ! Non ?

Bref, évidemment, Hanciet s’est gourré la veille de son jour de congé. Donc nous voilà condamnés à attendre pour qu’il puisse me renvoyer chez moi. Il sait pas vraiment comment il doit s’y prendre et comme il devient fréquemment bleu azur, je devine que ça lui fait très peur.

Là, il est en train de parler de son énorme boulette avec Giboulda et moi, je me suis mis à écrire cette histoire incroyable. En espérant qu’un jour quelqu’un d’autre que moi puisse la lire.

Vous pouvez pas imaginer à quel point la vision et le toucher d’un vrai mur bien solide, en briques ou en béton, me manque. La nourriture aussi. L’espèce de gelée que me donne Hanciet est infecte.

Cette histoire est écrite dans le cadre du projet 12×12. Une histoire à thème imposé pour chaque mois de l’année 2018. Pendant ce temps est l’histoire de Février dont le thème est « Un 29, année bissextile ».

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