C’est l’histoire d’Aniel et Hugo. Deux voisins d’enfance que la vie a forcé à se côtoyer. Leurs parents étaient amis, ils habitaient la même petite ville de province, alors ils étaient obligés de partager leur soirées, week-ends et certaines de leurs vacances ensemble. Encouragés par des adultes bien pressés de se débarrasser d’eux à “faire des trucs ensemble”. C’est incroyable à quel point les adultes n’admettent jamais la possibilité que 2 enfants puissent ne pas s’entendre entre eux.
Aniel et Hugo se supportent depuis les débuts de l’école primaire. Aniel est plus âgé d’un an. Leurs mères ont fait connaissance lors de la première réunion parents-élèves de la rentrée de CP d’Hugo. Elles se sont tout de suite entendues. Quand l’une invita l’autre à “venir dîner un de ces soirs”, l’immédiate complicité opéra également chez les papas des enfants.
Leur sort était scellé.
Aniel et Hugo étaient bien différents.
Aniel était un garçon aventureux, toujours à crier, courir et sauter partout. Il aimait le bruit, la vitesse, la compétition. Toujours leader où qu’il se trouve, il ne laissait de répit à personne. Il fallait toujours trouver un nouveau jeu, faire quelque chose, mettre les autres au défi. A l’âge de 9 ans, il décréta, poings sur les épaules, que son but dans la vie c’était d’être le plus fort et de Gagner ! Tout, partout, tout le temps.
Hugo quant à lui était un enfant calme. Contemplatif, il s’émerveillait d’un rien. Il passait des après-midi entiers à dessiner, à lire, à inventer des histoires. Il n’aimait pas tellement sortir et jouer avec les autres enfants. Il trouvait cela d’une violence inouïe. Tout ce bruit, ces cris, ces chamailleries, ces défis lancés à remporter coûte que coûte… Il y préférait largement le calme de sa chambre.
Aussi, les après-midi qu’ils étaient forcés à passer tous les deux était une torture pour l’un et l’autre. Hugo n’aimait jamais les jeux d’Aniel. Aniel trouvait Hugo d’un ennui profond. Cela se terminait souvent en crises de larmes devant des parents exaspérés qui n’avaient jamais voulu comprendre que ces deux là ne pouvaient pas cohabiter.
Mais avec la sortie de l’enfance, la vie allait bientôt leur permettre de s’épanouir chacun de leur côté.
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Menant sa vie de façon à accomplir son objectif, Aniel travailla dur pour entrer dans une prépa HEC. Il mena avec brio des études dans la finance et sa participation accrue à de nombreux galas, soirées et autres conférences lui conférèrent des stages prestigieux dans de grandes banques en France, en Angleterre et au Luxembourg. Il excellait dans le paraître et savait se faire remarquer et apprécier partout où il allait.
Une fois diplômé, il ne tarda pas à gagner le jeu du premier emploi en entrant fièrement en tant que Sales Assistant dans l’une des plus prestigieuses banques luxembourgeoise. Monsieur Shmitz, le Président Directeur Général, était venu en personne lui souhaiter la bienvenue pour son premier jour. Par la même occasion, il gagna le prix du plus haut salaire lors d’une première embauche dans sa compétition avec ses autres camarades de promo.
Lancé dans sa course pour être le plus jeune à être nommé Investment Banking Specialist, Aniel passait ses soirées à travailler, n’y faisant exception que pour participer aux galas et soirées d’entreprises qui pouvaient servir ses ambitions. Il ne fréquentait que ceux qui pouvaient le faire avancer. Les autres n’étaient que des rigolos qui n’avaient rien compris à la vie. Des inutiles, des marginaux, des perdants.
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Dans le même temps, Hugo passa son bac en Arts appliqués avec un peu plus que la moyenne. Bien qu’il ne fut jamais en manque d’inspiration pour les sujets créatifs, les matières plus scolaires le déprimaient. Il estimait qu’elles n’apportaient rien à la beauté du monde. De plus, il ne voyait pas l’intérêt d’avoir de meilleures notes si le seul objectif était d’avoir une meilleure note. A quoi bon s’échiner à avoir plus si ce que l’on a nous suffit ?
Une fois son bac en poche, Hugo n’avait aucune idée de ce qu’il voulait faire. Il s’inscrivit à la fac, dans une section artistique. Il assistait aux cours plus pour ne pas subir les remarques de ses parents que par intérêt. Il ne voyait pas l’importance d’analyser les choses si profondément. Pour lui l’art n’était pas une science. Ce qu’il aimait c’était se laisser porter par l’inspiration du moment. Exprimer quelque chose quand ça lui venait. Son crayon n’était que l’intermédiaire entre des pensées vaporeuses et insaisissables qui flottaient dans sa tête et leur existence concrète dans le monde réel.
“L’analyse tue l’art ! Car l’art est produit sans analyse. Cela vient des tripes ! C’est de l’émotion brute ! Des sensations crachées à vif sur le papier, sur une toile, dans le marbre, mais certainement pas de la masturbation intellectuelle. Vous fantasmez des choses dont vous ne savez rien pour vous donner de l’importance ! Vous inventez du sens car vous êtes incapable de ressentir !”. Cette tirade déclamée debout sur son pupitre en plein cours d’histoire de l’art du 16ème siècle lui valu un avertissement.
Hugo décida de le considérer comme un renvoi et ne remit plus les pieds à la fac. Pour lui ce n’était qu’un simagré de penseurs creux qui étaient là pour se donner bonne conscience et se sentir exister devant un public naïf.
Ses parents accueillirent la nouvelle avec beaucoup de peine et de déception. De la colère aussi. La comparaison avec Aniel qui menait de brillantes études ne mit pas longtemps à devenir un sujet de conversation récurrent.
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Après trois années d’acharnement professionnel pour des résultats au-delà des espérances de la direction de l’entreprise, Aniel eut la promotion dont il rêvait. Il avait vu la jalousie briller dans les yeux de ses collègues lorsque Monsieur Schmitz lui avait serré la main pendant la soirée qui célébraient ce petit évènement. Rendez-vous compte, c’était la première fois qu’un employé gravissait les échelons si vite ! Fier de cette nouvelle victoire sur ses pairs, Aniel n’avait pas raté l’occasion de leur divulguer le montant de son salaire lorsque ceux-ci, feignant d’être heureux pour lui, étaient venus le féliciter.
Aniel n’avait pas beaucoup d’amis. Il n’avait pas le temps pour ça. Il avait des collègues et des mentors, un coach sportif. Cela ne l’avait jamais vraiment inquiété. Mais ce soir pourtant, alors que tout le monde était là à boire du champagne au nom de sa prouesse, un étrange sentiment de vide le traversa. Il aurait bien voulu célébrer ces 3 années de travail intensif et de dévotion avec quelqu’un qui serait sincère envers lui.
Le lendemain, en arrivant au bureau, ce sentiment disparu en voyant la plaque accrochée à son nouveau bureau : “Aniel Duchemin, Investment Banking Specialist”. Admirant le panorama offert par ce bureau avec vue, il se félicita d’avoir gagné cette partie et pensait à cette Tesla qui serait son prix. Cette voiture qui afficherait cette victoire partout où il irait. Mais la partie n’était pas finie, il restait des marches à gravir avant d’être au sommet. Détrôner Warren Buffet ne serait pas facile mais Aniel sourit en y pensant.
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Pour acheter la paix après l’arrêt brutal de ses études, Hugo trouva un mi-temps dans une supérette en ville pour participer aux dépenses de la maison en échange du droit de continuer à vivre dans sa chambre d’enfant. Il passait son temps libre à profiter de la vie. Il peignait, dessinait, se rendait à des ateliers théâtre, prenait son vélo pour s’offrir des balades dans la forêt communale, faisait la lecture aux personnes âgées de la maison de retraite d’à-côté. Lors de ses congés, il partait en excursions avec son sac à dos ou se rendait sur des chantiers participatifs. Il prenait le temps d’explorer le monde, de découvrir les choses, de comprendre l’humain et de se connaître.
Il rencontra Anna sur le chantier de réhabilitation d’une bâtisse du XVIème. Après seulement quelques jours, elle habitait ses pensées dès qu’il fermait les yeux et il se trouva que cela était réciproque. Anna habitait le Sud de la France, un village pas très loin d’Espalion dans l’Aveyron. Après quelques mois de séparation, ne supportant plus d’être si loin, Hugo quitta son Eure-et-Loire natale pour aller la rejoindre. Anna vivait chez sa grand-mère Rose-Marie, une dame encore pleine de vie malgré ses 87 ans. Hugo emménagea avec elles, heureux de trouver un foyer chaleureux et la vie au grand air.
Hugo retrouva un emploi à mi-temps chez un maraîcher du coin, Anna travaillait à la bibliothèque municipale et Rose-Marie appréciait la compagnie des deux jeunes gens avec qui elle partageait son amour pour les choses simples et le désir d’échapper à la course folle du monde.
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Depuis sa nomination, Aniel avait mis en marche son plan pour sa prochaine grosse victoire : devenir membre du comité de direction. Ainsi ses journées se passaient entre réunions, coup de fils et déjeuners avec des clients importants et dîners ou soirées de gala. Depuis qu’il était entré dans l’entreprise, il était devenu un rouage de la machine. Il vivait pour atteindre son but et rien d’autre ne lui paraissait important. Il fallait qu’il compte. L’avenir de l’entreprise ne pourrait se faire sans lui. Seul comptait d’entretenir le prestige de sa carrière. Il se voulait en gros plan à la Une de Fortune.
Hugo et Anna, partaient souvent en voyage, sac sur le dos, marchant à travers l’Europe. Logeant chez l’habitant, participant parfois aux travaux de la ferme lors de séjours en Woofing. Ils prenaient toujours soin de ramener un cadeau à Rose-Marie qui regrettait de ne pouvoir les suivre par delà la frontière. Hugo peignait toujours. Une fois le maire était venu rendre visite au trio et lui avait proposé de l’exposer dans les couloirs du cinéma municipal. L’exposition avait plu, la mairie voulait le pousser plus loin, les proposer à de plus grosses institutions. Hugo n’avait aucune envie de se lancer dans une telle aventure. Il céda ses toiles à la mairie, leur laissant le droit d’en disposer comme bon leur semble tant que cela servait à la commune.
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Cela fait environ 10 ans qu’Aniel et Hugo ont quitté le cocon familial. Leurs vies diamétralement opposées ne les forcent à se voir que dans les rares moments symboliques partagés par leurs parents. Noël, Pâques, les anniversaires. Pas de désistement possible, ni pour l’un, ni pour l’autre. On ne peut pas refuser un instant de nostalgie à ses parents.
Ce soir c’est l’anniversaire de la mère d’Hugo qui rassemble tout le monde.
Aniel a dû poser un jour de congé pour faire la route depuis le Luxembourg où il travaille. A contre-coeur. La clôture du dossier pour son client chinois devra attendre lundi première heure.
Hugo est venu en co-voiturage depuis l’Aveyron. Il a fait le voyage avec une clarinettiste qui joue dans une fanfare et un berger qui fait lui-même ses fromages. Ils ont bien rigolé et apprécié le paysage.
Comme le hasard est taquin, Aniel et Hugo sont arrivés en même temps. Aniel sortait de sa Tesla dans son beau costume juste au moment où Hugo arrivait à pied du coin de la rue ne voulant pas faire faire de détour à ses compagnons de route.
Les pères vinrent à leur rencontre, l’un fier du modèle de réussite qu’était son fils, l’autre ressentant un embarras profond voyant arriver le sien dans un jean élimé et le pull que lui avait tricoté sa mère il y a déjà 4 Noël de ça.
– Tu aurais pu faire un effort Hugo quand même.
– Pourquoi ? On sera que tous les 6, non ?
– Oui mais bon…
– Bon écoute Papa, je vois vraiment pas pourquoi je devrais mettre un costard pour aller manger de la blanquette, c’est complètement ridicule. Et on sait très bien tous les deux que c’est à cause de l’autre qui se prend pour Gatsby le magnifique que tu dis ça.
– Roh allez ça va ça va, on va pas se fâcher maintenant, va dire bonjour !
Hugo leva les yeux aux ciel, il tendit la main au père d’Aniel et hocha la tête vers ce dernier avant d’entrer dans la maison pour trouver sa mère.
Aniel glissa à son père :
– Il s’est toujours pas décidé à faire quelque chose de sa vie ?
Son père répondit par un hochement d’épaules.
Voilà comment cette soirée a commencé.
Depuis l’éclat d’Hugo à la fac, chaque retrouvailles était l’occasion pour le groupe de lui faire remarquer qu’il pourrait faire un effort. Etre un peu ambitieux. Construire quelque chose pour plus tard. Gagner correctement sa vie plutôt que de vivre aux crochets du travail stable d’Anna et dans la maison de sa grand-mère.
Le tout entrecoupé de passages élogieux sur la brillante carrière d’Aniel qui ne manquait pas une occasion de donner le montant de ses primes, le nombre de mètre carré de son loft au dernier étage d’un building de Luxembourg-ville, la nationalité des clients qu’il avait signé et ses nombreux voyages d’affaires.
Lors du dîner, les 2 hommes s’évitent cordialement, ne prenant jamais part à la même conversation. Les parents feignent de ne pas s’en rendre compte, remplissent les verres de vin, rient de bons coeurs, festoient.
Depuis toujours Aniel et Hugo assistent au même spectacle, Aniel jugeant Hugo comme un looser fini, Hugo trouvant Aniel hautement inintéressant.
Cela fait de la peine à la mère d’Hugo. Elle aurait tellement aimé qu’ils soient copains comme cochons et qu’ils apprécient ces moments de famille choisie comme eux.
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Comme tout le monde se dit au-revoir, on se renseigne sur la façon dont les 2 hommes rentrent chez eux le lendemain. Aniel repart tôt, il veut profiter de son dimanche pour préparer son dossier et être prêt lundi matin. Hugo a un train en début de matinée.
La mère d’Hugo y voit une occasion de provoquer un peu le destin :
– “Tiens Aniel, tu pourrais ramener Hugo à la gare demain ! Comme monsieur ne veut pas passer son permis, on va être obligés de se lever sinon. Tu pourras lui montrer ta nouvelle voiture comme ça ! Lui qui s’est toujours plaint du bruit des voitures, au moins la tienne est vraiment silencieuse ! Elle est très belle d’ailleurs.”
Aniel et Hugo ne savent pas vraiment comment réagir. Aniel laisse échapper un “merci” automatique et Hugo n’a même pas le réflexe de riposter, sifflé par cette proposition inattendue.
8h le lendemain, sur la route de la gare, Hugo assis dans le fauteuil en cuir de la voiture électrique trouve cela absurde de mettre autant d’argent dans une voiture. Aniel, à côté de lui, 2 mains sur le volant, se demande s’il va falloir qu’il fasse nettoyer les sièges une fois arrivé. L’ambiance est glaciale mais Aniel est tellement fier de sa voiture qu’il ne peut pas s’empêcher :
– Elle va de 0 à 100km/h en 2,7s !
– Super. Je suis content pour toi.
– Arrête un peu, même toi ça doit t’impressionner. A l’entrée de l’autoroute je te fais une petite démonstration.
Hugo hausse les épaules.
Le fait qu’Hugo n’ait jamais montré le moindre intérêt face à ses exploits énerve Aniel prodigieusement. Cette fois, il est bien décidé à lui en mettre plein la vue.
De 0 à 100 à l’heure. 2,7 secondes. Une voiture qui ne se rabat pas assez vite. Le fracas du métal. 2 vies qui se brisent, net.
***
5 jours plus tard, à l’enterrement, ce sera l’étonnement.
Bien que la cérémonie aura lieu dans l’Eure-et-Loire, beaucoup de monde aura fait le déplacement depuis l’Aveyron, terre de refuge d’Hugo. Si peu fier de son fils, le père d’Hugo sera forcé de constater que d’autres eux étaient fiers de l’avoir connu et l’estimaient beaucoup.
Les villageois tiendront à lui rendre hommage. Un homme simple avec le coeur sur la main. Celui qui a fait don de ses toiles à la mairie, des toiles vendues une fortune sur le marché de l’Art mais dont il n’a jamais rien voulu savoir. Ils seront presque tous là, ils viendront en voitures, et même en cars, affrétés par la commune. Il y aura aussi des amis rencontrés sur les chantiers participatifs, dans les associations caritatives, sur les routes. Pour eux tous, ce sera important d’être là, car ils auront tous perdu quelqu’un qui leur aura partagé son amour de la vie et de l’instant présent. Son goût du partage et de l’authentique.
Un mail aura annoncé la triste nouvelle aux collaborateurs d’Aniel. La carte toute faite pour ce genre d’occasion aura été signée par la main du Président Directeur Général et envoyée à ses parents. Il faut préserver l’image de marque. Mais à part la famille, les bancs seront vides. Si fiers de leur fils et de sa belle réussite, ses parents seront désemparés, ils ne comprendront pas. Pourquoi tout ce vide ?
Entre deux sanglots, dans son hommage, Anna révélera :
– Il disait toujours : “Il courent tous après la richesse ou la célébrité comme s’il fallait qu’ils prouvent quelque chose aux autres. Comme s’il fallait que tout le monde sache qu’ils sont heureux. Ils sont ridicules. Je n’ai rien besoin de prouver à qui que ce soit. Je sais que je suis heureux et je n’ai pas besoin que les autres le pensent à ma place.”

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